Tout pour ma chérie

Mon amoureuse est malheureuse.

Mon amoureuse est malheureuse et je ne peux sécher ses larmes. Je n’ai plus de bras pour la serrer contre moi. Plus de voix pour lui murmurer des blagues ou d’improbables mots doux à l’oreille. Plus d’yeux pour lui imprimer des “je t’aime” dans le cœur. Plus de lèvres pour l’embrasser. Plus de mains pour la caresser. Mon amoureuse est malheureuse, parce que mon corps a subitement fait sécession et qu’elle me croit disparu à jamais de son monde.

Je n’ai jamais pu supporter sa tristesse, son chagrin. En près de douze ans, je suis toujours venu à bout de la moindre mine soucieuse, des rares nuages derrière ses yeux, des soupçons de peine dans sa voix. J’en suis très fier, même si je me la jouais plutôt humble. Elle m’appelait son magicien. Ça me chauffait de l’intérieur.

Et me voilà, désincarné, butant sans cesse au seuil de sa conscience, impuissant devant ses torrents de larmes. Mon amoureuse est malheureuse mais je trouverai le moyen de l’apaiser.

Tout d’abord, il me faut un corps pour l’approcher. Un corps libre d’aller et venir. Un corps capable de se glisser chez nous, de s’y faire discrètement une petite place. Un corps suffisamment mal en point pour qu’il ait un réel intérêt à m’héberger, à me laisser le guider jusqu’à elle.

À force de traîner autour de la maison, j’ai fini par trouver. Je marchande avec le petit chat noir affamé, infesté de puces et de vers, le pelage mité, le cuir couvert de cicatrices. Il est tellement malmené, ce chat, ivre de solitude, que ma compagnie l’égaie un peu.

Ensemble, nous revenons à la maison. Bien sûr, je ne peux pas brusquer le petit chat terrorisé. Il faut y aller piano. D’abord la nourriture. Je vole sans vergogne dans les gamelles de mes propres chats : elles ne resteront pas vides très longtemps, je connais bien ma moitié. Mon corps d’emprunt prend confiance et se signale aux félins en place, crevant d’envie de les rejoindre, d’être accueilli. Ça a failli mal se finir. Heureusement, mes deux matous ont dû me sentir, quelque part. Je l’ai toujours su, que les chats voyaient les morts. Eux qui étaient si territoriaux, les voilà à me dérouler le tapis rouge, à nous donner de l’espace et des croquettes.

Et puis, enfin, le grand soir. Le soir où mon nouveau chat et moi, on se montre à ma belle. Elle pleure mon absence dans les bras d’un autre que moi, et moi je suis infiniment reconnaissant à cet homme de prendre soin d’elle. Je lui dirais bien de la faire rire. Mais je n’en peux plus, je trépigne, je veux miauler pour qu’elle me voie enfin, après tout ce temps sans elle. Elle ne voit que le petit chat noir, bien sûr, mais déjà, un sourire éclaire son doux visage. Le petit chat noir tremble de peur, mais il reste là. Elle l’appâte et lui laisse le temps de se faire à elle. Tout doucement. Je n’en attendais pas moins d’elle.

Régulièrement, nous revenons. Au bout de quelques semaines, c’est une évidence. Nous nous sommes apprivoisés. À nouveau, je peux me serrer contre ma chérie, la câliner, m’endormir dans ses bras. L’apaiser. Sécher ses larmes d’un coup de tête, d’un coup de langue. La faire rire à nouveau. Lui dire “je t’aime” à ma manière. Profiter des grattouilles et papouilles qu’elle prodigue d’une main experte, presque sans y penser. L’entendre me murmurer des centaines de mots d’amour comme elle le fait si bien. Je crois qu’elle sait que je suis là. Je n’en suis pas toujours sûr, mais le soir, j’aime y croire en ronronnant, que nous sommes réellement réunis.

Le petit chat est content, lui aussi. Il a trouvé un foyer. Il est entouré d’amour et il reste libre. D’ailleurs, je file, on va fertiliser le jardin.

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