{"id":1687,"date":"2016-08-01T17:17:52","date_gmt":"2016-08-01T15:17:52","guid":{"rendered":"http:\/\/loiseau-lyre.fr\/mille-et-une-vies\/?p=1687"},"modified":"2016-08-01T17:29:05","modified_gmt":"2016-08-01T15:29:05","slug":"le-temps-change","status":"publish","type":"post","link":"http:\/\/loiseau-lyre.fr\/mille-et-une-vies\/le-temps-change\/","title":{"rendered":"Le temps change"},"content":{"rendered":"<p style=\"text-align: justify;\">&#8220;&#8230;\u00e9picerie \u00e0 c\u00f4t\u00e9 ?&#8221;<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">J&#8217;essaie de d\u00e9tourner mon attention de l&#8217;\u00e9vier qui goutte, chaque ploc me distrayant du tic-tac routinier de l&#8217;horloge. Je focalise mon attention sur mon neveu, arriv\u00e9 il y a quelques minutes. Mon visage doit trahir ma dissipation puisqu&#8217;il r\u00e9p\u00e8te sa question, plus fort et plus lentement : &#8220;Il n&#8217;y a plus d&#8217;\u00e9picerie \u00e0 c\u00f4t\u00e9 ?&#8221;. Je soupire et, alors qu&#8217;il va pour se r\u00e9p\u00e9ter une nouvelle fois, je lui r\u00e9ponds que tout a chang\u00e9 depuis qu&#8217;il venait ici petit. Il poursuit son inventaire, s&#8217;adressant \u00e0 sa fille pour lui \u00e9voquer un temps que, du haut de ses 30 ans, elle n&#8217;a pas connu : &#8220;&#8230;sur la place que tu vois par la fen\u00eatre, avant, il y avait des abreuvoirs, et tous les troupeaux s&#8217;entassaient en fin de journ\u00e9e&#8230;&#8221;, &#8220;&#8230;j&#8217;ai pris le go\u00fbt du bricolage en jouant dans l&#8217;atelier du voisin, au bout de la rue, entre les copeaux de bois et les chutes de plastique&#8230;&#8221;, &#8220;&#8230;Mme Jacquet, c&#8217;\u00e9tait la meilleure amie de ma m\u00e8re, elle \u00e9tait institutrice au village&#8221;. J&#8217;entends ses anecdotes mais je n&#8217;ai pas le temps d&#8217;y r\u00e9agir. Il encha\u00eene ses souvenirs, perles de nostalgie qu&#8217;il associe pour retrouver un peu de jeunesse. Chacune de ses phrases me pique le c\u0153ur comme autant de banderilles, fant\u00f4mes du pass\u00e9 que j&#8217;ai vu disparaitre un \u00e0 un. Le village se meurt peu \u00e0 peu, m\u00eame les anglais qui le rach\u00e8tent maison apr\u00e8s maison ne peuvent le ranimer.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">D&#8217;un coup, tout s&#8217;acc\u00e9l\u00e8re. Tandis que je reste assise sur mon fauteuil, la petite se l\u00e8ve et propose un verre d&#8217;eau pour tout le monde. Lui me tend un paquet de g\u00e2teaux entam\u00e9s en me demandant comment va sa cousine. Je commence par lui r\u00e9pondre qu&#8217;elle va bien, je fais une pause avant d&#8217;approfondir mais d\u00e9j\u00e0 une nouvelle question sur une autre connaissance a fus\u00e9. Il saute du coq \u00e0 l&#8217;\u00e2ne et mes mots n&#8217;ont m\u00eame pas le temps de se former qu&#8217;il est parti ailleurs. Il semble accepter mes r\u00e9ponses laconiques comme \u00e9tant compl\u00e8tes, il ne voit pas que je cherche \u00e0 d\u00e9velopper. De guerre lasse, j&#8217;accepte le biscuit qu&#8217;il me tient encore et me saisis du verre d&#8217;eau pos\u00e9 devant moi.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Durant ce bref r\u00e9pit que j&#8217;essaie de faire durer, j&#8217;observe sa fille attentivement. Elle ressemble tellement \u00e0 sa m\u00e8re au m\u00eame \u00e2ge ! Je me mords la langue pour ne pas lui en faire la remarque ; d\u00e9j\u00e0 leurs pr\u00e9noms se t\u00e9lescopent dans ma t\u00eate. Perdue dans mes pens\u00e9es, je n&#8217;ai pas \u00e9cout\u00e9 la question qu&#8217;on me pose. D&#8217;un geste, je montre mon oreille et demande de parler plus fort, mais d\u00e9j\u00e0, ils se r\u00e9pondent mutuellement, le p\u00e8re et la fille, sans m&#8217;inclure davantage. Ils se coupent la parole, encha\u00eenent les id\u00e9es sans logique apparente, j&#8217;ai un mal fou \u00e0 les suivre. Ils laissent leurs phrases en suspens et quand je parviens enfin \u00e0 combler les vides, c&#8217;est un autre sujet qui les occupe. Ce tourbillon de vie, bruyante, rapide, m&#8217;\u00e9puise et lac\u00e8re ma routine anesth\u00e9siante. Voil\u00e0 qu&#8217;ils me demandent comment je vais, et je ne peux plus faire semblant. J&#8217;\u00e9voque d&#8217;une voix ferme mon malaise, ma chute dans le couloir, puis les mouvements limit\u00e9s, les aides \u00e0 domicile, les repas au micro-ondes. Je soutiens leur regard en mentionnant les couches et mon incapacit\u00e9 \u00e0 m&#8217;habiller seule. Il me restera cette fiert\u00e9 : je n&#8217;ai pas honte de vieillir ; et si mon corps me trahit, mon caract\u00e8re est intact. S&#8217;ils veulent vraiment savoir, je ne leur cache rien. Je parle longuement, \u00e0 phrases courtes que je mets quelques minutes \u00e0 d\u00e9rouler. Les mots sortent \u00e0 leur propre d\u00e9bit que je ne peux acc\u00e9l\u00e9rer, mais mes yeux plant\u00e9s dans les leurs les informent que je n&#8217;ai pas encore fini. Quand la fatigue me gagne, je laisse la conversation s&#8217;\u00e9teindre d&#8217;elle-m\u00eame.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">L&#8217;heure a tourn\u00e9, ils ont de la route, j&#8217;attends mon aide \u00e0 domicile. Ils s&#8217;en vont. C&#8217;est d&#8217;une voix douce qu&#8217;au moment du d\u00e9part je glisse \u00e0 la petite &#8220;si j&#8217;avais su, je serais rest\u00e9e allong\u00e9e dans le couloir, tu sais. Je n&#8217;aurais pas appel\u00e9 \u00e0 l&#8217;aide&#8221;. Elle me regarde avec franchise puis me r\u00e9pond tout bas, en guise d&#8217;adieux, &#8220;je comprends&#8221;. Je les raccompagne au garage en silence puis je fais signe \u00e0 son p\u00e8re de s&#8217;approcher et je lui dis, enfin, \u00e0 quel point je suis contente de les avoir revus.<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>&#8220;&#8230;\u00e9picerie \u00e0 c\u00f4t\u00e9 ?&#8221; J&#8217;essaie de d\u00e9tourner mon attention de l&#8217;\u00e9vier qui goutte, chaque ploc me distrayant du tic-tac routinier de l&#8217;horloge. Je focalise mon attention sur mon neveu, arriv\u00e9 il y a quelques minutes. 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