{"id":1828,"date":"2017-03-05T20:35:58","date_gmt":"2017-03-05T19:35:58","guid":{"rendered":"http:\/\/loiseau-lyre.fr\/mille-et-une-vies\/?p=1828"},"modified":"2017-03-05T20:35:58","modified_gmt":"2017-03-05T19:35:58","slug":"cachot-huit","status":"publish","type":"post","link":"http:\/\/loiseau-lyre.fr\/mille-et-une-vies\/cachot-huit\/","title":{"rendered":"Cachot huit"},"content":{"rendered":"<p>Du noir de ma cellule me parviennent des hurlements. Ils me semblent assez pr\u00e8s, peut-\u00eatre la cellule attenante \u00e0 la mienne, mais je n&#8217;ai pas de certitude, je suis d\u00e9sorient\u00e9. Et les hurlements ne cessent pas. Ils se font plus intenses, comme si la personne hurlait en apn\u00e9e\u00a0pendant de longues minutes. Puis se transforment en pleurs spasmodiques, en plaintes rauques, d&#8217;une voix pr\u00eate \u00e0 rompre mais qui g\u00e9mit encore. Enfin, au bout de quelques heures, la voix s&#8217;\u00e9puise et le silence retombe. Le m\u00eame noir d&#8217;encre m&#8217;entoure, \u00e0 tel point que je ne sais pas si mes yeux sont ouverts ou ferm\u00e9s. J&#8217;ouvre grand mes oreilles et tente de percevoir un bruit de pas, un raclement, une voix, une toux. Le vent qui temp\u00eatait lors de mon arriv\u00e9e. Plus rien. Seul au monde, oubli\u00e9 dans ma cellule.<\/p>\n<p>Je n&#8217;ai pas mang\u00e9 depuis mon incarc\u00e9ration, j&#8217;ai soif, je pue la transpiration, mais personne n&#8217;est pass\u00e9. Cette absence totale de sons m&#8217;oppresse plus que les hurlements de tout \u00e0 l&#8217;heure. Nul signe de vie\u00a0\u00e0 part moi, et encore, j&#8217;en viens \u00e0 en douter. J&#8217;essaie de me concentrer sur ma respiration, les battements de mon c\u0153ur mais je panique. Je ne me reconnais pas, rien de moi ne me semble plus familier, j&#8217;ai l&#8217;impression de m&#8217;entendre pour la premi\u00e8re fois, ou de m&#8217;inventer des sons pour me rassurer. Peut-\u00eatre que j&#8217;ai disparu et que je ne m&#8217;en suis pas encore rendu compte ? Je n&#8217;ose m\u00eame pas parler de peur de ne pas entendre ma voix. Il faut que je focalise mon attention sur le pass\u00e9, cet implacable pr\u00e9sent m&#8217;engloutit et m&#8217;\u00e9pouvante.<\/p>\n<p>J&#8217;ai choisi le cachot N\u00b08 pour y passer la semaine et je ne sais d\u00e9j\u00e0 plus depuis combien de temps je suis l\u00e0. Une exp\u00e9rience de vie, une opportunit\u00e9 \u00e0 saisir, j&#8217;\u00e9tais enthousiaste \u00e0 l&#8217;id\u00e9e de mettre ma libert\u00e9 entre parenth\u00e8ses pour une courte semaine. \u00c0 un moment de ma vie o\u00f9 je me sentais \u00e0 l&#8217;\u00e9troit dans mon quotidien, li\u00e9 par d&#8217;innombrables fils entrelac\u00e9s \u00e0 mon travail, mes factures, ma famille, je trouvais int\u00e9ressant de retrouver la sensation de libert\u00e9 pleine et enti\u00e8re que je ressentais plus jeune. Et quoi de plus appropri\u00e9 que la privation pour\u00a0r\u00e9apprendre la sati\u00e9t\u00e9 ? D&#8217;anciens contacts, j&#8217;ai trouv\u00e9 la piste de ces cachots g\u00e9r\u00e9s par une soci\u00e9t\u00e9 discr\u00e8te mais tr\u00e8s pr\u00e9sente dans certains milieux. J&#8217;ai sign\u00e9 pour une semaine de vacances compl\u00e8tement d\u00e9connect\u00e9es (c&#8217;est la formule-type conseill\u00e9e pour \u00e9voquer mon s\u00e9jour carc\u00e9ral \u00e0 mon entourage), ne connaissant du &#8220;programme&#8221; que ma date d&#8217;entr\u00e9e et de sortie.<\/p>\n<p>En arrivant (hier ou depuis plus longtemps d\u00e9j\u00e0 ?), j&#8217;ai fum\u00e9 une derni\u00e8re cigarette, envoy\u00e9 un sms &#8220;bien arriv\u00e9 &lt;3&#8221; \u00e0 ma femme ; j&#8217;ai enferm\u00e9 mes possessions dans un coffre-fort \u00e0 combinaison, sign\u00e9 une d\u00e9charge et j&#8217;ai souri \u00e0 la personne masqu\u00e9e qui m&#8217;a pris en charge. Je n&#8217;ai m\u00eame pas pris le temps de regarder une derni\u00e8re fois le ciel par la grande fen\u00eatre \u00e0 croisillons avant de descendre au sous-sol. J&#8217;ai appr\u00e9ci\u00e9 la descente au chandelles,\u00a0les vieilles pierres, les marches in\u00e9gales, l&#8217;odeur humide, l&#8217;\u00e9cho de nos pas et mon guide qui ne d\u00e9crochait pas un mot. J&#8217;ai quand m\u00eame eu un moment d&#8217;arr\u00eat, une boule dans le ventre quand, sous le N\u00b08, j&#8217;ai distingu\u00e9 une tr\u00e8s lourde porte, bois et m\u00e9tal, sans la moindre fente. Ni serrure, ni passe-plat, ni \u0153illeton, rien. Seul un panneau de bois, d&#8217;une seule pi\u00e8ce, renforc\u00e9 de m\u00e9tal aux jointures et au centre.<\/p>\n<p>Mon guide s&#8217;\u00e9tait arr\u00eat\u00e9, il a ouvert la porte \u00e0 l&#8217;aide d&#8217;une carte magn\u00e9tique, m&#8217;a laiss\u00e9 entrer et est ressorti sans un mot en me laissant la chandelle. J&#8217;ai fait le tour des quelques m\u00e8tres carr\u00e9s qui allaient m&#8217;accueillir la semaine. Un matelas \u00a0et une couverture au sol dans un coin, des ombres sur les \u00e9pais murs de pierre, tra\u00een\u00e9es brunes non identifi\u00e9es (j&#8217;ai pr\u00e9f\u00e9r\u00e9 ne pas m&#8217;en approcher de trop pr\u00e8s), un immense miroir au plafond dans lequel je me suis senti tout petit en levant les yeux. \u00a0C&#8217;est tout. Pas de toilettes, de lavabo, ni fen\u00eatre ni soupirail (\u00e9videmment). Je n&#8217;ai pas non plus trouv\u00e9 de syst\u00e8me de ventilation, mais la flamme de la bougie tremblotait au sol, c&#8217;est donc que l&#8217;air circule, d&#8217;une mani\u00e8re ou d&#8217;une autre. Une vague odeur de d\u00e9tergent, un arri\u00e8re go\u00fbt min\u00e9ral, mais aucune trace de la puanteur qu&#8217;on s&#8217;attend \u00e0 sentir dans ce genre d&#8217;endroits. J&#8217;ai encore observ\u00e9 le miroir, hors de port\u00e9e de main mais captivant. La lumi\u00e8re tremblante, les ombres dansant tout autour, le matelas d\u00e9sol\u00e9 et moi, \u00e0 l&#8217;envers, en simple blouse, assis en tailleur sur la couverture et me regardant dans le plafond. C&#8217;\u00e9tait apaisant.<\/p>\n<p>Puis la chandelle s&#8217;est enti\u00e8rement consum\u00e9e. Et dans le noir, j&#8217;ai pens\u00e9 qu&#8217;\u00e0 aucun moment on ne m&#8217;avait expliqu\u00e9 le d\u00e9roulement de ma semaine. Allai-je rester seul ? Comment allait-on me nourrir ? O\u00f9 pouvais-je faire mes besoins ? Y avait-il des corv\u00e9es, de l&#8217;exercice physique ? Je n&#8217;avais pos\u00e9 aucune question depuis ma r\u00e9servation, soucieux de renvoyer une image d\u00e9cid\u00e9e et ferme \u00e0 mes interlocuteurs. \u00c0 l&#8217;instant o\u00f9 j&#8217;ai compris que je n&#8217;avais aucun moyen de voir ce qui m&#8217;entourait, j&#8217;ai regrett\u00e9 cette manifestation d&#8217;orgueil mal plac\u00e9. Et j&#8217;ai ri de ma stupidit\u00e9, un peu rassur\u00e9 en songeant que la semaine \u00e0 venir m&#8217;apprendrait l&#8217;humilit\u00e9 et me redonnerait le go\u00fbt de vivre ma vie (ou le courage d&#8217;en changer, pourquoi pas ?).<\/p>\n<p>Dans les t\u00e9n\u00e8bres qui s&#8217;\u00e9ternisent, le hurlement a repris. Voix cass\u00e9e, on jurerait les cordes vocales \u00e0 vif, la terreur suinte dans ce cri qui n&#8217;en finit plus. Je me bouche les oreilles \u00e0 deux mains pour tenter d&#8217;y \u00e9chapper. La plainte s&#8217;amplifie, d\u00e9form\u00e9e. Je panique, me tape la t\u00eate au sol pour couvrir ce cri trop humain. Mais toujours retentit ce mugissement, directement dans mon cerveau. Je meurs de soif et j&#8217;ai un go\u00fbt de sang dans la bouche. Attentif \u00e0 ma douleur, je porte les mains \u00e0 ma gorge. Elle est raide, tendons saillants et elle vibre. Elle vibre,\u00a0\u00e9mettant une note unique qui me glace le sang.<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Du noir de ma cellule me parviennent des hurlements. Ils me semblent assez pr\u00e8s, peut-\u00eatre la cellule attenante \u00e0 la mienne, mais je n&#8217;ai pas de certitude, je suis d\u00e9sorient\u00e9. Et les hurlements ne cessent pas. Ils se font plus intenses, comme si la personne hurlait en apn\u00e9e\u00a0pendant de longues minutes. 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