{"id":1842,"date":"2017-03-19T21:10:24","date_gmt":"2017-03-19T20:10:24","guid":{"rendered":"http:\/\/loiseau-lyre.fr\/mille-et-une-vies\/?p=1842"},"modified":"2017-03-19T21:17:47","modified_gmt":"2017-03-19T20:17:47","slug":"blame","status":"publish","type":"post","link":"http:\/\/loiseau-lyre.fr\/mille-et-une-vies\/blame\/","title":{"rendered":"Bl\u00e2me !"},"content":{"rendered":"<p>Astaroth attend depuis trois jours dans l&#8217;antichambre de Satan. Il a r\u00e9pondu instantan\u00e9ment \u00e0 sa convocation et attend depuis le bon vouloir du patron. De l&#8217;autre c\u00f4t\u00e9 de la porte, pourtant \u00e9paisse, il devine des cris de col\u00e8re et des supplications. Sans trembler de peur pour autant, Astaroth \u00e9vite de bouger, de tousser ou de respirer pour ne pas attirer l&#8217;attention sur lui pour l&#8217;instant.\u00a0Le r\u00e9sultat serait comique si Astaroth n&#8217;\u00e9tait pas entour\u00e9 par son odeur pestilentielle, lov\u00e9e autour de lui comme un nuage au sommet d&#8217;une montagne.<\/p>\n<p>Cinq heures plus tard, la porte s&#8217;ouvre sur Satan, qui, d&#8217;un regard blas\u00e9, invite Astaroth \u00e0 entrer. Celui-ci obtemp\u00e8re\u00a0d&#8217;un pas alerte tout en essayant de se faire oublier ; Satan \u00e9tant r\u00e9put\u00e9 col\u00e9rique, autant faire profil bas sans passer pour un mollasson. Une fois dans l&#8217;antre du grand manitou,\u00a0Astaroth patiente debout, en silence, et en profite pour jeter un coup d&#8217;\u0153il au bureau du boss. Qui, \u00e9trangement, ressemble \u00e0 n&#8217;importe quel bureau de n&#8217;importe quel chef. Des trieurs m\u00e9talliques ferm\u00e9s \u00e0 cl\u00e9. Un immense bureau de bois verni couleur acajou, vide \u00e0 l&#8217;exception des traditionnels sous-main (repr\u00e9sentant la carte des Enfers), coupe-papier (en v\u00e9ritable ivoire de licorne) et tasse de caf\u00e9 (enfin, Astaroth suppose que c&#8217;est du caf\u00e9). Un fauteuil de bureau tr\u00e8s imposant, \u00e0 d\u00e9faut d&#8217;\u00eatre confortable, c\u00f4t\u00e9 Satan. Rien, pas m\u00eame un tabouret, c\u00f4t\u00e9 visiteur convoqu\u00e9. Aucune d\u00e9coration sur les murs en mortier et vieilles pierres, que l&#8217;on devine \u00e9pais. Un chandelier qui descend du haut plafond, aux dizaines de lueurs tremblantes. Une chemin\u00e9e dans laquelle entreraient sans probl\u00e8me deux b\u0153ufs et leur charrue, o\u00f9 dansent des flammes immenses dans un raffut de tous les diables et devant laquelle s&#8217;\u00e9tale une peau de mammouth laineux.<\/p>\n<p>Le temps qu&#8217;Astaroth termine son inventaire, Satan n&#8217;a toujours pas dit un mot.\u00a0Il guette. Sit\u00f4t qu&#8217;Astaroth croise son regard, honteux de s&#8217;\u00eatre abandonn\u00e9 \u00e0 la curiosit\u00e9, Satan ouvre le bal.<\/p>\n<p>&#8211; Sais-tu pourquoi je t&#8217;ai convoqu\u00e9, Astaroth,\u00a0plus de dix si\u00e8cles apr\u00e8s notre derni\u00e8re entrevue ?<\/p>\n<p>&#8211; J&#8217;y pense depuis mon arriv\u00e9e, mais je n&#8217;ai pas de r\u00e9ponse, Seigneur. J&#8217;imagine que vous voulez un bilan de mon activit\u00e9 sur cette p\u00e9riode pour discuter de l&#8217;\u00e9ventualit\u00e9 d&#8217;une promotion&#8230;<\/p>\n<p>Grognement indistinct de Satan, \u00e0 mi-chemin entre le rire et l&#8217;\u00e9ructation.<\/p>\n<p>&#8211; J&#8217;ai d\u00e9j\u00e0 mon bilan de ton activit\u00e9 de d\u00e9mon, Astaroth. Comment crois-tu que je connais ton nom, crois-tu que j&#8217;aie besoin de toi pour me faire une id\u00e9e de ton z\u00e8le ? Non, n&#8217;ouvre pas la bouche, je n&#8217;ai pas non plus besoin que tu me r\u00e9pondes pour dialoguer avec toi. Des hochements de t\u00eate suffiront, et puis tu \u00e9viteras d&#8217;empuantir mon bureau plus que n\u00e9cessaire. Astaroth, tu \u00e9tais un bon d\u00e9mon. Tu as beaucoup \u0153uvr\u00e9 pour le chaos, en offrant aux\u00a0hommes tes proph\u00e9ties sur l&#8217;avenir. Tu as r\u00e9tabli la v\u00e9rit\u00e9 sur les anges, exposant m\u00e9ticuleusement leurs bassesses et leurs fautes, semant la confusion dans les esprits. Tes l\u00e9gions ne tarissent pas d&#8217;\u00e9loges sur tes comp\u00e9tences de commandant. Tu ne recules devant aucun danger, tu sembles ignorer la peur et tu ne t&#8217;adonnes pas au sadisme, penchant superficiel qui alt\u00e9rerait ton jugement. Non, toi, tu es dans le genre efficace, pas passionn\u00e9. Et pourtant, te voici, debout face \u00e0 moi, dans mon bureau devant lequel je t&#8217;ai fait patienter trois jours et demie. Je vais effacer sur-le-champ\u00a0le sourire qui menace de monter \u00e0 ton visage, tu risquerais de t&#8217;enlaidir encore. Tu n&#8217;es pas b\u00eate, tu te doutes que tout ce d\u00e9corum, ce n&#8217;est pas pour te f\u00e9liciter. Tu as d\u00fb noter l&#8217;emploi du pass\u00e9 au d\u00e9but de ma tirade. Alors oui, pendant quelque temps, j&#8217;ai \u00e9t\u00e9 satisfait de toi. Et puis quoi, quelques si\u00e8cles sans surveillance, et que vois-je ? Tu as chang\u00e9 Astaroth. Tu es toujours aussi laid, tu pues toujours autant, mais pour le reste, tu es plus&#8230; mod\u00e9r\u00e9 ? &#8230; avenant ? &#8230; dr\u00f4le ? &#8230; compr\u00e9hensif ?<\/p>\n<p>\u00c0 chaque \u00e9pith\u00e8te, Satan foudroie le d\u00e9mon qui, sans oser baisser les yeux, lutte contre le rouge qui persiste \u00e0 lui monter aux joues. Cramoisi, il sent la sueur lui d\u00e9gouliner sur les tempes et le long de l&#8217;\u00e9chine. Apr\u00e8s une pause juste assez longue pour laisser Astaroth se d\u00e9composer, Satan poursuit.<\/p>\n<p>&#8211; N&#8217;oublie jamais quelle est ta place, Astaroth. \u00c0 trop\u00a0c\u00f4toyer les mortels, \u00e0 tout conna\u00eetre de chacun d&#8217;eux &#8211; leur pass\u00e9, leurs pens\u00e9es, leur avenir et leurs secrets les plus intimes- tu serais tent\u00e9 de les croire singuliers. Tu voudrais les aimer. Partager leur complicit\u00e9. Tu voudrais te rapprocher de certains, que tu juges attachants, sur des crit\u00e8res tr\u00e8s certainement recevables. Les appr\u00e9ciant, tu chercherais presque \u00e0 te faire aimer d&#8217;eux. N&#8217;essaie pas. Je te le dis une fois, je ne le r\u00e9p\u00e9terai pas. CE N&#8217;EST PAS TON R\u00d4LE. Tu n&#8217;as pas \u00e0 te m\u00ealer aux humains. Ni \u00e0 tes subordonn\u00e9s, d&#8217;ailleurs. Ta fonction est d&#8217;augmenter l&#8217;entropie de l&#8217;univers. D&#8217;acc\u00e9l\u00e9rer l&#8217;av\u00e8nement d&#8217;un d\u00e9sordre nouveau. Tu as une arme parfaite pour agir \u00e0 ton \u00e9chelle, l&#8217;esprit humain. Tu y d\u00e9verses la connaissance \u00e0 l&#8217;\u00e9tat brut. Point. Tu introduis le doute et une part de hasard dans les actions humaines. C&#8217;est primordial. Mais tu ne peux pas \u00eatre aim\u00e9. Tu ne peux pas \u00eatre compris. Tu dois rester inaccessible pour mener \u00e0 bien ta mission. Qui prendrait au s\u00e9rieux un d\u00e9mon sympa ? JE NE VEUX PAS D&#8217;UN D\u00c9MON SYMPA. Tu ne peux pas non plus te tourner vers tes soldats pour \u00eatre appr\u00e9ci\u00e9. Tu dois les commander. Tu dois quand il le faut leur donner le fouet ou les envoyer \u00e0 la mort. Tu dois faire des exemples et r\u00e9compenser l&#8217;ob\u00e9issance. Tu ne peux pas avoir de relations parmi les soudards. Tu peux te faire admirer, \u00e0 la rigueur, mais tu dois susciter une admiration ambivalente. Il faut que chacun de tes officiers aie envie de prendre ta place. Il te faut rester sur tes gardes. Tu dois inspirer la crainte autant que le respect.\u00a0Tu ne peux pas te permettre d&#8217;aimer, Astaroth. Personne. Pour \u00eatre comp\u00e9tent, tu dois rester seul. Aux Enfers et sur la Terre.\u00a0\u00c0 jamais.<\/p>\n<p>Sto\u00efque, Astaroth refoule une larme pr\u00eate \u00e0 le trahir. Il d\u00e9glutit, esp\u00e9rant ainsi calmer le yoyo qui secoue sa pomme d&#8217;Adam. Tant bien que mal, il garde contenance et hoche la t\u00eate. Satan sourit. De toutes ses dents.<\/p>\n<p>&#8211; Je vois que tu as compris le message. Je te laisse libre de tes m\u00e9thodes, libre de ta forme (tu \u00e9tais pas mal \u00e0 tes d\u00e9buts sous forme f\u00e9minine). Comme c&#8217;est ta premi\u00e8re incartade et qu&#8217;il n&#8217;y a pas eu de d\u00e9g\u00e2ts, je choisis de te faire confiance. Mais je te laisse l&#8217;odeur pour que tu ne t&#8217;oublies plus. Et dis-toi bien que je ne veux plus\u00a0avoir affaire \u00e0 toi. Jamais. Je ne te raccompagne pas, tu connais le chemin. File avant que je ne change d&#8217;avis.<\/p>\n<p>Une fois la porte referm\u00e9e sur un Astaroth\u00a0soulag\u00e9 mais an\u00e9anti\u00a0par la perspective d&#8217;une \u00e9ternit\u00e9 de solitude, Satan s&#8217;affale au coin du feu. En position f\u0153tale sur la peau de mammouth, entre de violents sanglots, Satan se r\u00e9p\u00e8te les points cl\u00e9 de sa semonce. &#8220;Tu ne peux pas te permettre d&#8217;aimer, Satan. Personne. Tu dois rester seul. Aux Enfers et sur la Terre. \u00c0 jamais.&#8221;<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Astaroth attend depuis trois jours dans l&#8217;antichambre de Satan. Il a r\u00e9pondu instantan\u00e9ment \u00e0 sa convocation et attend depuis le bon vouloir du patron. De l&#8217;autre c\u00f4t\u00e9 de la porte, pourtant \u00e9paisse, il devine des cris de col\u00e8re et des supplications. 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