{"id":1916,"date":"2017-11-13T21:13:06","date_gmt":"2017-11-13T20:13:06","guid":{"rendered":"http:\/\/loiseau-lyre.fr\/mille-et-une-vies\/?p=1916"},"modified":"2017-11-13T21:14:15","modified_gmt":"2017-11-13T20:14:15","slug":"que-du-feu","status":"publish","type":"post","link":"http:\/\/loiseau-lyre.fr\/mille-et-une-vies\/que-du-feu\/","title":{"rendered":"Que du feu"},"content":{"rendered":"<p>La confiance. Apr\u00e8s tout ce temps sans voir, ce qui me pose encore le plus de probl\u00e8mes, c&#8217;est la confiance. Bien-voyante, j&#8217;aurais imagin\u00e9 que c&#8217;est la frustration qui aurait \u00e9t\u00e9 la plus terrible. Ne plus voir la pleine lune, immense et rousse dans le brouillard. Ne plus remarquer le vol des papillons dans le buddleia au bord du chemin. Passer \u00e0 c\u00f4t\u00e9 des arcs-en-ciel, des \u00e9toiles filantes, des levers de soleil sur la campagne givr\u00e9e, du ballet des \u00e9tourneaux dans un ciel orageux. N&#8217;avoir que mes mains pour appr\u00e9cier la courbe d&#8217;une fesse, un gourmand creux de l&#8217;aine, une pomme d&#8217;Adam qui gigote.<\/p>\n<p>Bien s\u00fbr, j&#8217;ai longtemps pleur\u00e9 sur ces t\u00e9n\u00e8bres sans fin, cette po\u00e9sie envol\u00e9e quand ma deuxi\u00e8me r\u00e9tine s&#8217;est d\u00e9coll\u00e9e. Mais comme la nuit, je r\u00eave en couleurs, j&#8217;atteins dans les ombres ce que mes yeux me refusent en plein jour. Il me suffit de fermer les paupi\u00e8res pour qu&#8217;enfin le rideau se l\u00e8ve.<\/p>\n<p>Et puis j&#8217;ai senti mille autres merveilles quotidiennes, sens amplifi\u00e9s par la nouvelle r\u00e9partition de mes aires c\u00e9r\u00e9brales. Les odeurs en particulier m&#8217;enchantent. L&#8217;odeur du pain frais sorti du four, l&#8217;odeur de miel et d&#8217;humus de mon chat quand il passe la journ\u00e9e dehors, celle du citronnier en fleurs quand la brise se l\u00e8ve avec la ros\u00e9e. Toutes ces odeurs que j&#8217;appr\u00e9ciais d\u00e9j\u00e0 mais qui se parent de nuances insoup\u00e7onn\u00e9es. Les caresses aussi sont fantastiques. Plus intenses. Dor\u00e9navant, chaque caresse est nouvelle, unique, impr\u00e9visible. Un d\u00e9lice frissonnant.<\/p>\n<p>Vraiment, ce qui me manque le plus depuis ces ann\u00e9es, c&#8217;est la confiance. Pas tant en moi, en mon corps, en mes sens, en mes gestes. J&#8217;ai r\u00e9appris \u00e0 me mouvoir, les bleus sont estomp\u00e9s, je suis plut\u00f4t fi\u00e8re de mes r\u00e9flexes. Plus que tout, accorder ma confiance reste d\u00e9licat. Du temps o\u00f9 je voyais, je fon\u00e7ais et par d\u00e9faut, je choisissais de croire les personnes autours de moi. J&#8217;apprenais la m\u00e9fiance au coup par coup, mais je ne retenais jamais vraiment la le\u00e7on. Aujourd&#8217;hui, je hais cette confiance en mon prochain.\u00a0 Cette confiance forc\u00e9e, parce qu&#8217;obligatoire. Pour chaque aide demand\u00e9e, je combats le cynisme en moi et j&#8217;\u00e9carte tous les sc\u00e9narios catastrophe, toutes les blagues que j&#8217;aurais voulu faire si quelqu&#8217;un d&#8217;aussi vuln\u00e9rable passait \u00e0 ma port\u00e9e. J&#8217;ai quelques techniques (et de tr\u00e8s bonnes technologies !) pour m&#8217;assurer que je me dirige vers le bon port. Les techniques ont toutefois leurs limites. Personne ne dit, de but en blanc, \u00e0 une aveugle que sa tenue est horrible, que les pois jaunes et les rayures rouges ne vont pas ensemble. Qu&#8217;elle a un bout de persil coinc\u00e9 entre les dents. Que ses nouvelles boucles d&#8217;oreilles ressemblent furieusement \u00e0 des p\u00e9nis. Que ce soit pour la nourriture ou les compliments, vous \u00eates oblig\u00e9s d&#8217;avaler ce qu&#8217;on vous sert quand vous n&#8217;avez plus vos yeux. Avec, en toile de fond, la petite croyance rassurante : on ne s&#8217;en prendrait quand m\u00eame pas \u00e0 une aveugle, si ?<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>La confiance. Apr\u00e8s tout ce temps sans voir, ce qui me pose encore le plus de probl\u00e8mes, c&#8217;est la confiance. Bien-voyante, j&#8217;aurais imagin\u00e9 que c&#8217;est la frustration qui aurait \u00e9t\u00e9 la plus terrible. Ne plus voir la pleine lune, immense et rousse dans le brouillard. 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