{"id":1940,"date":"2018-01-02T22:50:06","date_gmt":"2018-01-02T21:50:06","guid":{"rendered":"http:\/\/loiseau-lyre.fr\/mille-et-une-vies\/?p=1940"},"modified":"2018-01-02T22:50:06","modified_gmt":"2018-01-02T21:50:06","slug":"bazarder-le-present","status":"publish","type":"post","link":"http:\/\/loiseau-lyre.fr\/mille-et-une-vies\/bazarder-le-present\/","title":{"rendered":"Bazarder le pr\u00e9sent"},"content":{"rendered":"<p>No\u00ebl et ses f\u00eates sont derri\u00e8re Capucine Jackson et elle se retrouve avec un encombrant pr\u00e9sent sur les bras. Trop de secondes qui filent et s&#8217;\u00e9tirent, dans une course effr\u00e9n\u00e9e, mais qu&#8217;elle regarderait au ralenti. Une cape de solitude se d\u00e9pose sur ses fr\u00eales \u00e9paules, flocon apr\u00e8s flocon, \u00e0 chaque baiser d&#8217;au-revoir \u00e0 ses proches. Capucine feinte et s&#8217;occupe, une minute apr\u00e8s l&#8217;autre, trottinant pour remettre un semblant d&#8217;ordre dans la maison tout en ressassant la question fatidique : Comment se d\u00e9barrasser du tra\u00eenant pr\u00e9sent sans pour autant attirer l&#8217;attention du futur, qui s&#8217;invitera bien assez t\u00f4t de lui-m\u00eame ?<\/p>\n<p>Quand tombe la nuit, Capucine Jackson a une id\u00e9e. Elle bricole pr\u00e8s d&#8217;une heure dans sa cave puis sort de chez elle. Elle arpente les ruelles en quette d&#8217;enfants tendant leur menotte en b\u00e2illant. Emmitoufl\u00e9e dans son chaud manteau d&#8217;hiver, elle guette des yeux qui brilleraient \u00e0 hauteur de mollets, petites \u00e9tincelles de vie vacillant sous les bourrasques du froid, de la faim et du cynisme. \u00c0 petits pas press\u00e9s, elle arpente les quartiers les plus sombres de la ville, jusqu&#8217;\u00e0 trouver une perle d&#8217;innocence, grelottant de froid sous une couverture, les yeux humides et la goutte au nez, \u00e0 c\u00f4t\u00e9 d&#8217;une femme au regard \u00e9teint, qui pourrait \u00eatre sa m\u00e8re. \u00c0 leurs pieds, une pancarte \u00e0 l&#8217;orthographe approximative demandant de quoi manger et soigner un hypoth\u00e9tique petit fr\u00e8re.<\/p>\n<p>Capucine se penche et essaie d&#8217;engager la conversation. Comme elle s&#8217;y attendait, la m\u00e8re ne la comprend pas et le petit sert d&#8217;interpr\u00e8te, omettant au fil de la conversation des pans de plus en plus larges de ses propos. Pass\u00e9es les banalit\u00e9s d&#8217;usage concernant le froid, la faim et l&#8217;\u00e9tat de sant\u00e9 des deux sans-abris, Capucine Jackson fouille son portefeuille \u00e0 la recherche d&#8217;une ou deux pi\u00e8ces \u00e0 offrir. Puis elle demande au petit comment il occupe ses journ\u00e9es sur son bout de trottoir. Il lui explique que quand sa m\u00e8re le peut, elle lui apprend \u00e0 lire et \u00e0 compter. Il fait des paris sur les passants : qui s&#8217;arr\u00eatera, qui sera m\u00e9prisant, qui aura un air de piti\u00e9 m\u00eal\u00e9 de culpabilit\u00e9 en acc\u00e9l\u00e9rant le pas, qui les chassera. Il dort quand il peut, cach\u00e9 dans le giron maternel. Il chantonne avec elle les comptines folkloriques du pays de ses anc\u00eatres. Il s&#8217;ennuie, souvent. Il l&#8217;\u00e9coute lui raconter la vie au Pays qu&#8217;il n&#8217;a pas connu. R\u00eave lui aussi \u00e0 ce pass\u00e9 r\u00e9volu, mais chaque jour plus attirant. La mis\u00e8re et la guerre de cet ailleurs sont myst\u00e9rieux, la vie y est \u00e0 la fois plus dure et plus douce, les aventures sont toutes plus extraordinaires les unes que les autres, la nostalgie maternelle colore en pastel cette patrie abandonn\u00e9e \u00e0 la h\u00e2te il y a presque dix ans.<\/p>\n<p>Alors Capucine se lance et expose sa proposition au petit. Elle lui offre son pr\u00e9sent. Toutes les secondes dont elle ne fait rien, il pourra les utiliser, comme un refuge dans la chaleur et le confort, ou comme escapade imaginaire. Il pourrait disposer de ce temps comme bon lui semble, hors de son corps d&#8217;enfant. Capucine serait simple spectatrice, l\u00e9g\u00e8rement en retrait de ses sens. L&#8217;exp\u00e9rience serait \u00e0 peine plus qu&#8217;un r\u00eave pour elle, sur lequel elle n&#8217;aurait aucun contr\u00f4le. La m\u00e8re du gar\u00e7on ne se rendrait compte de rien : ce ne serait que du temps suppl\u00e9mentaire, en marge de sa vie. Un peu comme une double ration temporelle simultan\u00e9e, pendant que Capucine lui c\u00e9derait r\u00e9guli\u00e8rement les bouts de pr\u00e9sent qui l&#8217;embarrassent. Ainsi elle pourrait se concentrer sur les instants qui lui sont chers, sans avoir \u00e0 occuper les heures entre deux perles de vie.<\/p>\n<p>L&#8217;enfant est h\u00e9sitant. Cela fait longtemps qu&#8217;il discute avec Capucine sans plus rien traduire \u00e0 sa m\u00e8re. Il aimerait avoir son avis mais conna\u00eet instinctivement sa r\u00e9ponse. Du bas de ses six ans, il marchande avec l&#8217;inconnue qui semble si d\u00e9cid\u00e9e. Il veut l&#8217;assurance qu&#8217;il pourra arr\u00eater \u00e0 tout moment. Se r\u00e9serve le droit de demander une r\u00e9ciprocit\u00e9, plus tard, si son pr\u00e9sent se mettait aussi \u00e0 lui peser. Exige qu&#8217;\u00e0 port\u00e9e du corps de Capucine se trouve toujours \u00e0 boire et \u00e0 manger au moment de ses fugues. Demande de l&#8217;argent en plus pour son fr\u00e8re, parce qu&#8217;il n&#8217;a pas eu de cadeau de No\u00ebl. Capucine Jackson p\u00e8se le pour et et le contre, puis c\u00e8de sur tout, sans pr\u00e9cipitation. Alors l&#8217;enfant tend hardiment sa main. Capucine l&#8217;enveloppe de sa main gant\u00e9e et y d\u00e9pose un petit galet orn\u00e9 d&#8217;une pierre bleue en son centre. Le galet est doux et chaud. La pierre, froide comme la neige. Capucine explique le fonctionnement de l&#8217;objet, le changement de temp\u00e9rature et de couleur de la pierre lors de l&#8217;Appel. La pression \u00e0 exercer successivement sur chaque bord du galet puis sur la pierre centrale. Le gamin hoche la t\u00eate, l&#8217;air grave. Il a compris, il r\u00e9pondra. Ne serait-ce qu&#8217;une fois, pour voir.<\/p>\n<p>Capucine Jackson se rel\u00e8ve lentement, ses jambes sont engourdies d&#8217;\u00eatre rest\u00e9e accroupie si longtemps. Elle salue d&#8217;un signe de t\u00eate la m\u00e8re et l&#8217;enfant, puis s&#8217;\u00e9loigne \u00e0 petits pas, qui gagnent en assurance \u00e0 chaque coin de rue. Sur ses l\u00e8vres, un sourire s&#8217;\u00e9panouit.<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>No\u00ebl et ses f\u00eates sont derri\u00e8re Capucine Jackson et elle se retrouve avec un encombrant pr\u00e9sent sur les bras. Trop de secondes qui filent et s&#8217;\u00e9tirent, dans une course effr\u00e9n\u00e9e, mais qu&#8217;elle regarderait au ralenti. Une cape de solitude se d\u00e9pose sur ses fr\u00eales \u00e9paules, flocon apr\u00e8s flocon, \u00e0 chaque baiser d&#8217;au-revoir \u00e0 ses proches. 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