{"id":1945,"date":"2018-01-15T22:49:47","date_gmt":"2018-01-15T21:49:47","guid":{"rendered":"http:\/\/loiseau-lyre.fr\/mille-et-une-vies\/?p=1945"},"modified":"2019-02-15T14:36:46","modified_gmt":"2019-02-15T13:36:46","slug":"la-boutique-de-la-nuit","status":"publish","type":"post","link":"http:\/\/loiseau-lyre.fr\/mille-et-une-vies\/la-boutique-de-la-nuit\/","title":{"rendered":"La boutique de la nuit"},"content":{"rendered":"<p>2h07, je descends le rideau de l&#8217;\u00e9picerie 7J, je le cadenasse soigneusement, puis, comme chaque soir, j&#8217;\u00e9teins l&#8217;enseigne, ent\u00e9rinant la fermeture. Apr\u00e8s 8h pass\u00e9es derri\u00e8re le tiroir-caisse, \u00e0 faire de la mise en rayon ou des mots crois\u00e9s, je respire \u00e0 pleins poumons l&#8217;air frais d&#8217;octobre. La lune est pleine, mais j&#8217;ai du mal \u00e0 appr\u00e9hender la quantit\u00e9 d&#8217;\u00e9toiles avec les lampadaires allum\u00e9s. Je marche lentement, savourant les mouvements souples et nonchalants qui me ram\u00e8neront chez moi. Au passage pi\u00e9tons, je m&#8217;arr\u00eate, attendant le feu vert, juste pour le plaisir d&#8217;une pause alors que la rue est d\u00e9serte.<\/p>\n<p>En traversant, je sens une petite main agripper mon coude et me tirer en arri\u00e8re. Je ne cherche pas \u00e0 r\u00e9sister, et, au moment o\u00f9 je me retourne pour voir qui m&#8217;attrape, une Chrysler passe \u00e0 toute allure, tous feux \u00e9teints, grillant le feu rouge pourtant bien install\u00e9. Je cherche autour de moi qui remercier pour m&#8217;avoir, au choix, sauv\u00e9 la vie ou \u00e9vit\u00e9 de grandes souffrances, mais je ne trouve qu&#8217;une carte de visite, tache blanche au niveau du sol. &#8220;La Nuit, boutique sur mesure, ouverture \u00e9ph\u00e9m\u00e8re&#8221;. Rien au verso, pas le moindre plan ou num\u00e9ro \u00e0 contacter. La carte est comme neuve, il est improbable qu&#8217;elle soit tomb\u00e9e aux heures de pointe, elle aurait \u00e9t\u00e9 pi\u00e9tin\u00e9e, \u00e9corn\u00e9e, salie, d\u00e9chir\u00e9e.<\/p>\n<p>Je fais un tour sur moi-m\u00eame pour retrouver mon ange gardien, mais nulle trace d&#8217;une quelconque conscience dans les rues d\u00e9sertes. Quand je vais pour reprendre la route de mon appartement, le passage pi\u00e9tons a disparu. Je regarde de tous c\u00f4t\u00e9s, des fois que je sois juste d\u00e9sorient\u00e9, mais non. Je ne reconnais pas l&#8217;intersection. Derri\u00e8re moi, l&#8217;enseigne de l&#8217;\u00e9picerie est de nouveau allum\u00e9e. Je retourne sur mes pas, h\u00e9sitant. Peut-\u00eatre, par automatisme, ai-je cru \u00e9teindre sans le faire r\u00e9ellement ? Acc\u00e9l\u00e9rant l&#8217;allure, j&#8217;arrive devant le rideau de fer. Ouvert. Au comptoir, je me vois tendre un sachet et rendre la monnaie. Les n\u00e9ons \u00e0 l&#8217;int\u00e9rieur sont \u00e9clatant, je plisse les yeux et m&#8217;approche pour mieux voir.<\/p>\n<p>Je suis effectivement assis derri\u00e8re la caisse, faisant passer machinalement quelques articles devant le scanner. J&#8217;entre, d\u00e9concert\u00e9. Je me salue d&#8217;un &#8220;bonjour&#8221; plut\u00f4t timide auquel me r\u00e9pond un &#8220;bonsoir&#8221; \u00e9nergique. C&#8217;est bien mon intonation de voix. Je ressors de la boutique, cherchant des cam\u00e9ras ou le d\u00e9tail qui trahirait un canular. Levant la t\u00eate, je vois que l&#8217;enseigne lumineuse, toujours allum\u00e9e, indique &#8220;7 nuits&#8221;, au lieu du 7J habituel. Mis \u00e0 part mon sosie, personne ne m&#8217;a adress\u00e9 la parole.<\/p>\n<p>De retour \u00e0 l&#8217;int\u00e9rieur, je fais le tour des rayons, qui suivent un plan similaire \u00e0 celui de mon \u00e9picerie, mais les r\u00e9f\u00e9rences ont chang\u00e9. Je ne trouve plus les p\u00e2tes, les packs de lait ni les bouteilles de vin. Sur les \u00e9tag\u00e8res, des bo\u00eetes \u00e0 perte de vue, toutes identiques, des cubes bleu nuit de dix centim\u00e8tres de c\u00f4t\u00e9, except\u00e9 leurs inscriptions, en petites lettres jaunes. Ici, nous trouvons du &#8220;sommeil de plomb&#8221;, de la &#8220;fi\u00e8vre&#8221;, des &#8220;envies&#8221;, de la &#8220;nostalgie&#8221;, de l'&#8221;assurance&#8221;, de la &#8220;chaleur&#8221;, des &#8220;\u00e9clats de rire&#8221;, de l'&#8221;inspiration&#8221;. Le rayon suivant est plut\u00f4t branch\u00e9 astronomie : &#8220;Voie Lact\u00e9e&#8221;, &#8220;Trou noir&#8221;, &#8220;Pers\u00e9ides&#8221;, &#8220;V\u00e9nus&#8221;&#8230; Le suivant a une tournure plus onirique : &#8220;le pays des Elfes&#8221;, &#8220;Voyages dans le temps&#8221;, &#8220;Animaux Fabuleux&#8221;, &#8220;Superpouvoirs&#8221;, &#8220;Vols et apn\u00e9es&#8221;, &#8220;Sueurs Froides&#8221;, &#8220;Plus Vrai que Nature&#8221;&#8230; Et \u00e7a continue comme \u00e7a, all\u00e9e apr\u00e8s all\u00e9e.<\/p>\n<p>Troubl\u00e9, je m&#8217;approche de la sortie, me cherchant du regard. Je me souhaite une bonne soir\u00e9e, de l&#8217;air du client qui passait pour voir mais n&#8217;a rien trouv\u00e9. Je m&#8217;entends r\u00e9pondre qu&#8217;il me reste encore six visites, et &#8220;bonne nuit bien s\u00fbr !&#8221;<\/p>\n<p>Je marche, sur pilote automatique, jusque chez moi. Les vingt minutes de trajet se d\u00e9roulent cette fois-ci sans encombre. Du mini-balcon de la cuisine, je regarde la ville, paisible, sous mes pieds.&nbsp; En levant le nez au ciel, je jette un dernier coup d&#8217;\u0153il \u00e0 la lune avant d&#8217;aller me coucher, \u00e9puis\u00e9. Elle est magnifique, simple lame de poignard lumineux, jouant \u00e0 cache-cache derri\u00e8re un nuage qu&#8217;elle d\u00e9chiquette.<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>2h07, je descends le rideau de l&#8217;\u00e9picerie 7J, je le cadenasse soigneusement, puis, comme chaque soir, j&#8217;\u00e9teins l&#8217;enseigne, ent\u00e9rinant la fermeture. Apr\u00e8s 8h pass\u00e9es derri\u00e8re le tiroir-caisse, \u00e0 faire de la mise en rayon ou des mots crois\u00e9s, je respire \u00e0 pleins poumons l&#8217;air frais d&#8217;octobre. 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