{"id":2011,"date":"2018-05-02T19:15:59","date_gmt":"2018-05-02T17:15:59","guid":{"rendered":"http:\/\/loiseau-lyre.fr\/mille-et-une-vies\/?p=2011"},"modified":"2018-05-04T20:18:39","modified_gmt":"2018-05-04T18:18:39","slug":"leffleureur","status":"publish","type":"post","link":"http:\/\/loiseau-lyre.fr\/mille-et-une-vies\/leffleureur\/","title":{"rendered":"L&#8217;effleureur"},"content":{"rendered":"<p>Je suis pench\u00e9 au-dessus de ma cible, dans sa chambre au beau milieu de la nuit. Gr\u00e2ce au clair de lune qui pointe entre les persiennes, je distingue une m\u00e8che de cheveux en travers de sa joue. Elle dort \u00e0 poings ferm\u00e9s. Juliette Rubis.<\/p>\n<p>Son nom a \u00e9t\u00e9 tatou\u00e9 dans ma paume pendant mon sommeil, entrelac\u00e9 aux noms de mes contrats pr\u00e9c\u00e9dents. Il ne m&#8217;a fallu que peu de temps pour la trouver. Un tremblement dans l&#8217;air \u00e0 l&#8217;\u00e9vocation de son nom, quelques lignes \u00e0 suivre sur la partition du temps et je visualisais sa demeure. Y p\u00e9n\u00e9trer \u00e9tait un jeu d&#8217;enfant. Je ferme les yeux et partage \u00e0 nouveau les souvenirs fugaces de mon commanditaire. Quelques flashs de lumi\u00e8re qui s&#8217;accrochent dans ses yeux clairs. Un demi de bi\u00e8re partag\u00e9 un soir d&#8217;\u00e9t\u00e9. Sa jupe qui tremble dans la brise et se colle \u00e0 ses cuisses. Un swing enchanteur sur le pav\u00e9 humide, yeux dans les yeux, sourires aux l\u00e8vres, mains connect\u00e9es, pas qui s&#8217;accordent sans y penser sur une musique tr\u00e8s lente jou\u00e9e par un orchestre de rue. Rien de plus, tout est l\u00e0.<\/p>\n<p>Juliette repose, d\u00e9tendue, innocente, juste sous mes doigts. Je souffle imperceptiblement de la poussi\u00e8re d&#8217;or sur ses paupi\u00e8res, elles se scellent davantage tandis que sa bouche s&#8217;entrouvre, porte entre nos deux univers. J&#8217;ai quelques minutes devant moi, si elle se r\u00e9veille pendant que je travaille, je resterai prisonnier de ses r\u00eaves. Je me concentre, inspire profond\u00e9ment et pose le bout de mes doigts sur le front la jeune femme endormie. J&#8217;effleure son visage, suis la courbure de la joue jusqu&#8217;au menton. Mes mains courent sur sa nuque, son \u00e9paule gauche, sans provoquer le moindre frisson. Je n&#8217;existe pas pour elle. Me voil\u00e0 pr\u00eat \u00e0 plonger. Je cale mon souffle sur le sien, je place d\u00e9licatement ma main sur son poignet et je me laisse emporter par son inspiration. Je suis englouti dans son r\u00eave, o\u00f9 j&#8217;ai, je le sais,\u00a0 l&#8217;apparence de mon employeur : un trentenaire ch\u00e2tain, de taille et corpulence moyennes, sans int\u00e9r\u00eat particulier hormis son \u00e9moi pour Juliette, et la fortune qu&#8217;il est pr\u00eat \u00e0 payer pour lui inspirer des sentiments r\u00e9ciproques.<\/p>\n<p>En attendant de prendre mes marques, je me cache dans un recoin. Il ne s&#8217;agit pas de compromettre l&#8217;apparence de mon patron du mauvais c\u00f4t\u00e9 d&#8217;un cauchemar ou dans un r\u00eave insignifiant o\u00f9 son visage resterait aussi m\u00e9diocre qu&#8217;il ne l&#8217;est actuellement.<\/p>\n<p>Autour de moi, l&#8217;air est gris, les arbres sont ternes, les nuages tellement bas que je n&#8217;y vois pas \u00e0 trois m\u00e8tres. Je cherche la trace de Juliette, sachant que, comme elle ne peut avoir conscience d&#8217;elle-m\u00eame dans son r\u00eave, je ne pourrai jamais la voir, seulement approcher cet espace qu&#8217;elle croit occuper. En marchant lentement, je distingue une zone plus dense, plus sombre et agit\u00e9e que ce qui m&#8217;entoure actuellement. La lumineuse Juliette qui pla\u00eet tant \u00e0 mon commanditaire se ressent donc comme un concentr\u00e9 de noirceur. Int\u00e9ressant. Je me dirige all\u00e8grement vers cette zone, tout sourire et en sautillant. Je fredonne l&#8217;air du g\u00e9n\u00e9rique des triplettes de Belleville tandis que le ciel devient carr\u00e9ment orageux. Je fais mine d&#8217;ouvrir un parapluie en dansant, celui-ci m&#8217;emporte en tourbillons jusqu&#8217;au c\u0153ur du nuage tandis que le ciel crache enfin ses nu\u00e9es d\u00e9tremp\u00e9es tout autour de moi.<\/p>\n<p>Au c\u0153ur du grain, je cherche Juliette. Je chante Minor Swing \u00e0 tue-t\u00eate pour m&#8217;entourer d&#8217;\u00e9nergie positive. Je per\u00e7ois une brisure sous un nuage, une faille vers laquelle toute la pluie converge. D&#8217;un pas bien plus assur\u00e9 que je ne le suis, je danse dans cette direction, compl\u00e8tement tremp\u00e9 mais sourire \u00e9clatant sur le museau. Je ralentis avant de tomber dans ce que je pense \u00eatre Juliette. Mon parapluie m&#8217;aide \u00e0 nouveau \u00e0 me transporter fa\u00e7on Jet-Pack, je tourne \u00e0 toute allure autour des turbulences jusqu&#8217;\u00e0 les contenir toutes. Je ralentis imperceptiblement, essayant de me resynchroniser sur le rythme de la respiration de Juliette que j&#8217;ai gard\u00e9 en m\u00e9moire.<\/p>\n<p>La faille r\u00e9tr\u00e9cit petit \u00e0 petit tandis qu&#8217;une pelouse emplie de boutons d&#8217;or pousse \u00e0 vitesse grand V. La pluie se change en crachin qui laisse enfin sa place \u00e0 un arc en ciel dans une lumi\u00e8re gris \u00e9lectrique. Je me pose en bordure du petit carr\u00e9 d&#8217;herbe moelleuse. Je pose un genou au sol et tends la main vers une fleur plus ouverte que les autres. Je ne la cueille surtout pas, je l&#8217;effleure simplement du bout de l&#8217;index en soufflant un baiser au passage, mes yeux bien plant\u00e9s l\u00e0 o\u00f9 la temp\u00eate faisait rage \u00e0 peine un instant plus t\u00f4t. Un de ses p\u00e9tales tressaille, je me rends compte que le temps file. Je murmure un &#8220;\u00e0 tr\u00e8s vite&#8221; avant de m&#8217;\u00e9clipser en marche arri\u00e8re, puis de devenir flou et de ressortir de son r\u00eave. Elle a finalement bien boug\u00e9 pendant son sommeil, le souffle qui me lib\u00e8re ricoche sur son oreiller. Tandis que je reprends consistance, elle agite les paupi\u00e8res. Je dois la fr\u00f4ler une derni\u00e8re fois pour marquer sa m\u00e9moire de l&#8217;image de son admirateur. Je passe derri\u00e8re elle, pr\u00eat \u00e0 me glisser par l&#8217;interstice des volets et rejoindre la lune qui se couche. Je d\u00e9pose mon pouce entre ses omoplates, griffe tr\u00e8s l\u00e9g\u00e8rement sa colonne vert\u00e9brale pour r\u00e9cup\u00e9rer les infimes cellules qui prouveront la bonne ex\u00e9cution de mon contrat. Elle ouvre les yeux \u00e0 ce moment-l\u00e0, se tourne vivement mais n&#8217;aper\u00e7oit que mon ombre, qu&#8217;elle confond avec une chouette planant devant sa fen\u00eatre.<\/p>\n<p>Dans ma paume, les lettres de son nom se r\u00e9arrangent en un tourbillon stylis\u00e9 au pied duquel se trouve une fleur flottant au-dessus d&#8217;une double-croche. Mission accomplie, je repars avec ce fragment d&#8217;\u00e2me.<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Je suis pench\u00e9 au-dessus de ma cible, dans sa chambre au beau milieu de la nuit. Gr\u00e2ce au clair de lune qui pointe entre les persiennes, je distingue une m\u00e8che de cheveux en travers de sa joue. Elle dort \u00e0 poings ferm\u00e9s. Juliette Rubis. 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