{"id":2068,"date":"2018-08-05T16:34:54","date_gmt":"2018-08-05T14:34:54","guid":{"rendered":"http:\/\/loiseau-lyre.fr\/mille-et-une-vies\/?p=2068"},"modified":"2019-02-15T14:37:20","modified_gmt":"2019-02-15T13:37:20","slug":"retour-dexperience","status":"publish","type":"post","link":"http:\/\/loiseau-lyre.fr\/mille-et-une-vies\/retour-dexperience\/","title":{"rendered":"Retour d&#8217;exp\u00e9rience"},"content":{"rendered":"<p style=\"text-align: center;\"><em>Cette histoire a lieu apr\u00e8s les \u00e9v\u00e8nements de &#8220;<a href=\"http:\/\/loiseau-lyre.fr\/mille-et-une-vies\/la-boutique-de-la-nuit\/\">La boutique de la nuit<\/a>&#8220;<\/em><\/p>\n<p>Deux mois depuis qu&#8217;Isabel m&#8217;a quitt\u00e9. Pour la douzi\u00e8me nuit cons\u00e9cutive, je ne trouve pas le sommeil et je sors d\u00e9ambuler dans la rue jusqu&#8217;au matin. 3h18, les lampadaires sont \u00e9teints dans mon quartier, il n&#8217;y a pas de lune pour \u00e9claircir les t\u00e9n\u00e8bres et guider mes pas. \u00c9pisodiquement, une \u00e9toile luit avant d&#8217;\u00eatre happ\u00e9e par un nuage.<\/p>\n<p>Comme lors de mes onze pr\u00e9c\u00e9dentes escapades, je marche au hasard, m&#8217;enfon\u00e7ant seul dans la nuit sans but, anesth\u00e9siant mes ruminations dans l&#8217;air frais de la ville. \u00c0 un coin de rue, dans un quartier o\u00f9 je ne suis encore jamais all\u00e9, une silhouette menue, envelopp\u00e9e de la t\u00eate aux chevilles d&#8217;une longue cape rouge, bifurque dans une ruelle. Intrigu\u00e9, je la suis de loin, ne souhaitant pas l&#8217;effrayer. \u00c0 chaque intersection, je distingue le tissu \u00e9carlate qui disparait, insaisissable mais toujours pr\u00e9sent. Franchement curieux, j&#8217;acc\u00e9l\u00e8re sensiblement, esp\u00e9rant lier connaissance avec cette \u00e2me qui vagabonde comme moi au c\u0153ur des t\u00e9n\u00e8bres, mais la cape rouge ne se laisse pas rattraper. Je d\u00e9boule sur une large avenue aux devantures illumin\u00e9es, dans un quartier qui me para\u00eet familier. Plus de trace de la silhouette, mais l&#8217;enseigne qui clignote de l&#8217;autre c\u00f4t\u00e9 de la rue me laisse stup\u00e9fait. Les 7 nuits, cette boutique que j&#8217;avais cru r\u00eaver il y a plus de cinq ans.<\/p>\n<p>En entrant dans la boutique, l&#8217;impression de d\u00e9j\u00e0-vu est tellement forte que je m&#8217;attends \u00e0 retrouver mon sosie derri\u00e8re le comptoir, mais c&#8217;est un homme plut\u00f4t petit, tr\u00e8s fluet, au visage juv\u00e9nile, enti\u00e8rement v\u00eatu de gris qui m&#8217;accueille, une cape rouge suspendue \u00e0 un crochet derri\u00e8re lui. D&#8217;une voix \u00e9trangement grave vue son apparente jeunesse, il me souhaite la bienvenue, m&#8217;indiquant qu&#8217;il s&#8217;agit de ma deuxi\u00e8me visite et qu&#8217;il m&#8217;en reste cinq. Il me laisse chercher ce qu&#8217;il me faut mais se tient \u00e0 ma disposition si j&#8217;ai la moindre question. Je le remercie et j&#8217;avance, s\u00fbr de moi, vers le troisi\u00e8me rayon \u00e0 ma gauche.<\/p>\n<p>Je retrouve sur les \u00e9tag\u00e8res les cubes bleu nuit aux inscriptions dor\u00e9es. &#8220;Premier baiser&#8221;, &#8220;Nouvelle rencontre&#8221;, &#8220;Tous les possibles&#8221;, &#8220;Fougue adolescente&#8221;, &#8220;Intimit\u00e9 partag\u00e9e&#8221;, &#8220;Effleurement fortuit&#8221;, &#8220;Serre-moi fort&#8221;, &#8220;Contacts maladroits&#8221;, &#8220;Caresses des yeux&#8221;, &#8220;Slow au camping&#8221;, &#8220;Flirt innocent&#8221;, &#8220;Conversations avides&#8221;&#8230; font face aux &#8220;Trahison d&#8217;un ami&#8221;, &#8220;D\u00e9sir \u00e9teint&#8221;, &#8220;Reproche en public&#8221;, &#8220;Larmes de solitude \u00e0 c\u00f4t\u00e9 d&#8217;un corps endormi&#8221;, &#8220;Petits mensonges ordinaires&#8221;, &#8220;Espace vital envahi&#8221;, &#8220;Infid\u00e9lit\u00e9 d\u00e9couverte par hasard&#8221;, &#8220;C&#8217;est de ma faute, tu n&#8217;y peux rien&#8221;, &#8220;Id\u00e9es noires \u00e0 ressasser&#8221;&#8230; Un espace vide se situe au-dessus de l&#8217;\u00e9tiquette &#8220;Rupture soudaine sans explication&#8221;, avec un petit panonceau indiquant &#8220;rupture de stock&#8221;. Sans h\u00e9siter, je m&#8217;empare d&#8217;un cube &#8220;Soupir au creux du cou&#8221;.<\/p>\n<p>Pour seule indication, sous chaque cube, une \u00e9tiquette reprend le nom du produit et les intensit\u00e9s dans lesquelles il est disponible, avec une \u00e9chelle de une \u00e0 cinq \u00e9toiles. Alors que je m&#8217;interroge sur les modalit\u00e9s de paiement, le g\u00e9rant s&#8217;approche de moi et m&#8217;explique que pour retirer une bo\u00eete, il me faut c\u00e9der \u00e0 la boutique une exp\u00e9rience d&#8217;intensit\u00e9 au moins \u00e9quivalente \u00e0 celle que je d\u00e9sire, le choix de ce que j&#8217;\u00e9change \u00e9tant enti\u00e8rement laiss\u00e9 \u00e0 mon appr\u00e9ciation. Je hoche la t\u00eate et le suit jusqu&#8217;\u00e0 la caisse, o\u00f9 je pr\u00e9cise que je souhaite une intensit\u00e9 de trois sur ma bo\u00eete de &#8220;Soupir au creux du cou&#8221;. Il me demande si c&#8217;est pour moi ou pour offrir, et, devant mon incompr\u00e9hension, m&#8217;explique que tous les cubes peuvent \u00eatre offerts \u00e0 d&#8217;autres personnes, qui n&#8217;ont pas la possibilit\u00e9 de les refuser, mais que l&#8217;exp\u00e9rience \u00e9chang\u00e9e est n\u00e9cessairement la mienne. Je lui indique que c&#8217;est pour moi et que je peux compl\u00e9ter la place vide au niveau de &#8220;Rupture soudaine sans explication&#8221;, pour une intensit\u00e9 de quatre, si c&#8217;est possible.<\/p>\n<p>Il me tend alors un cube vide, que je dois tenir contre mon c\u0153ur pendant que j&#8217;\u00e9voque une derni\u00e8re fois le tourbillon d&#8217;\u00e9motions que j&#8217;ai ressenties lorsque Isabel est partie. Je revois sa valise pr\u00eate sur le lit, ma panique au moment o\u00f9 j&#8217;ai lev\u00e9 les yeux sur son visage d\u00e9sol\u00e9 mais r\u00e9solu, le vide b\u00e9ant croissant au fond du c\u0153ur les jours suivants, l&#8217;h\u00e9b\u00e9tude, l&#8217;impression cotonneuse au quotidien, et les mille questions auxquelles elle n&#8217;a jamais r\u00e9pondu. Je revis ce souvenir avec toute la violence de cette premi\u00e8re fois, sans l&#8217;att\u00e9nuation que ces deux derniers mois avaient pu me procurer. Et puis plus rien. Une fois que cette \u00e9vocation douloureuse est termin\u00e9e, la torpeur et l&#8217;asphyxie qui m&#8217;accompagnaient depuis le d\u00e9part d&#8217;Isabel disparaissent, me laissant une l\u00e9g\u00e8re sensation de vertige. Le vendeur r\u00e9cup\u00e8re avec pr\u00e9caution la bo\u00eete que je serre toujours contre mon c\u0153ur et me donne le sachet contenant ma pr\u00e9cieuse acquisition.<\/p>\n<p>En sortant de la boutique, il fait presque jour et Mars brille d&#8217;une lueur orang\u00e9e dans le bleu encore sombre au-dessus de la clart\u00e9 de l&#8217;aurore. \u00c9trangement serein, je rentre chez moi sans douter de mon itin\u00e9raire. Allong\u00e9 sur le sofa, appr\u00e9ciant le lever du jour \u00e0 travers la baie vitr\u00e9e du salon, je fais tourner d\u00e9licatement le cube bleu entre mes mains. Sans impatience, parfaitement confiant, je ferme les yeux et ouvre la bo\u00eete. Je sens alors comme un corps press\u00e9 contre le mien, que je ne peux saisir mais qui m&#8217;emplit d&#8217;une sensation de pl\u00e9nitude. Un souffle parcourt mon cou, l\u00e9ger au niveau de l&#8217;arri\u00e8re de l&#8217;oreille, et de plus en plus chaud et profond \u00e0 mesure qu&#8217;il descend&nbsp; vers la clavicule, laissant \u00e0 peine deviner qu&#8217;une pointe de langue pourrait suivre cette haleine d\u00e9pos\u00e9e sur ma peau. Mon \u00e9piderme se fait chair de poule, un puissant frisson, courant de la racine des cheveux aux ongles des orteils, m&#8217;emporte enfin dans un sommeil profond.<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Cette histoire a lieu apr\u00e8s les \u00e9v\u00e8nements de &#8220;La boutique de la nuit&#8220; Deux mois depuis qu&#8217;Isabel m&#8217;a quitt\u00e9. 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