{"id":2317,"date":"2019-08-06T23:25:32","date_gmt":"2019-08-06T21:25:32","guid":{"rendered":"http:\/\/loiseau-lyre.fr\/mille-et-une-vies\/?p=2317"},"modified":"2019-08-06T23:25:34","modified_gmt":"2019-08-06T21:25:34","slug":"tout-le-monde-ne-peut-pas-etre-pirate","status":"publish","type":"post","link":"http:\/\/loiseau-lyre.fr\/mille-et-une-vies\/tout-le-monde-ne-peut-pas-etre-pirate\/","title":{"rendered":"Tout le monde ne peut pas \u00eatre pirate"},"content":{"rendered":"\n<p class=\"has-drop-cap\">J&#8217;ai toujours r\u00eav\u00e9 d&#8217;\u00eatre pirate. Du plus loin que je me souvienne, je r\u00eavais d&#8217;aventures. Lov\u00e9e dans les bras de mon p\u00e8re, \u00e0 l&#8217;entendre rire aux \u00e9clats, promenant mes mains potel\u00e9es dans sa grosse barbe noire, je m&#8217;imaginais sur une mer d\u00e9cha\u00een\u00e9e, ballot\u00e9e par la houle, rentrant finalement \u00e0 bon port. Et il serait tellement fier de moi&#8230;<\/p>\n\n\n\n<p>Alors, quand je me suis r\u00e9veill\u00e9e, deux mois apr\u00e8s l&#8217;accident, au refuge Saint Vincent, orpheline de quinze ans avec une jambe de bois, j&#8217;ai su que mon destin m&#8217;appelait. Je serais La Mar\u00e9e Noire, pirate autodidacte au large de la Bretagne. Et, \u00e0 soixante balais bien tass\u00e9s, je peux vous assurer que \u00e7a n&#8217;a clairement pas \u00e9t\u00e9 facile pour moi. <\/p>\n\n\n\n<p>Tout d&#8217;abord, parce que le mal de mer, quoi qu&#8217;en disent certains, ne disparait jamais vraiment. \u00c7a se calme vaguement quand on n&#8217;a plus rien \u00e0 vomir, et si je peux m&#8217;en accommoder, je ne peux pas dire non plus que je sois fra\u00eeche et pimpante au bout de trois jours de roulis. Plut\u00f4t d\u00e9licat quand il s&#8217;agit d&#8217;aborder d&#8217;autres navires, bien d\u00e9fendus par des soldats au pied marin.<\/p>\n\n\n\n<p>Et parlons-en, des soldats, des attaques et de la d\u00e9fense&#8230; J&#8217;ai jamais aim\u00e9 \u00e7a, moi, le sang. \u00catre pirate, pour le r\u00eave, l&#8217;aventure, la gloire, oui, cent fois oui. Mais en vrai, plonger la lame d&#8217;un couteau ou d&#8217;une \u00e9p\u00e9e dans le ventre mou d&#8217;un cong\u00e9n\u00e8re, percer une couche de muscles pour m&#8217;approprier des biens qui ne sont pas \u00e0 moi, tr\u00e8s peu pour moi. J&#8217;ai tr\u00e8s vite d\u00fb user de ruse pour m&#8217;en sortir. Terroriser des gaillards impressionnables gr\u00e2ce \u00e0 des talents insoup\u00e7onn\u00e9s de com\u00e9dienne, les apitoyer d&#8217;une larme de crocodile, ou, plus prosa\u00efquement, ajouter quelques laxatifs de mon cru dans des chopes laiss\u00e9es sans surveillance, pour les amener \u00e0 l\u00e2cher quelques marchandises de valeur, que je troquais ensuite jusqu&#8217;\u00e0 appeler \u00e7a un tr\u00e9sor.<\/p>\n\n\n\n<p>J&#8217;ai tent\u00e9 le charme quelquefois, mais j&#8217;ai assez vite arr\u00eat\u00e9. Les pauvres gars \u00e9taient toujours d\u00e9\u00e7us en me voyant nue. Aucun tatouage \u00e0 leur montrer, pas vraiment de cicatrice non plus, en dehors de ma guibolle. Et le premier \u00e0 s&#8217;\u00eatre approch\u00e9 de ma peau avec une aiguille et de l&#8217;encre est pass\u00e9 par-dessus bord. M\u00eame \u00e9ph\u00e9m\u00e8res, je ne supporte pas les d\u00e9corations sur mon corps. J&#8217;ai une jambe de bois, \u00e7a me suffit bien pour me sentir pirate. Mais \u00e7a complique un peu les ruses plus charnelles. <\/p>\n\n\n\n<p>De la m\u00eame mani\u00e8re, j&#8217;ai toujours travaill\u00e9 en solo, je n&#8217;ai jamais pu faire partie d&#8217;un \u00e9quipage. Le mal de mer, mon peu d&#8217;app\u00e9tit pour les batailles navales, et mon incapacit\u00e9 \u00e0 ob\u00e9ir aux ordres sans les discuter d&#8217;abord&#8230; Je n&#8217;ai jamais tenu plus de 12h sans qu&#8217;on me jette \u00e0 l&#8217;eau, avec un petit suppl\u00e9ment de plomb aux chevilles pour m&#8217;apprendre \u00e0 nager. Heureusement que le bois flotte et que mes chevilles sont fines, \u00e7a m&#8217;a sauv\u00e9 la vie trois fois de suite, avant que j&#8217;abandonne le c\u00f4t\u00e9 hi\u00e9rarchie et que je monte ma propre affaire.<\/p>\n\n\n\n<p>C&#8217;est \u00e0 ce moment-l\u00e0 que j&#8217;ai trouv\u00e9 Pantoufle, le perroquet qui ne m&#8217;a jamais l\u00e2ch\u00e9 d&#8217;une semelle. Il flottait, \u00e0 la d\u00e9rive, un mini boulet \u00e0 la patte, et a plant\u00e9 son bec dans la barque qui me servait de refuge le temps que je me remette. Je l&#8217;ai recueilli \u00e0 bord, soign\u00e9, nourri tant bien que mal, et depuis nous partageons nos vies. Il m&#8217;a avou\u00e9 au bout de cinq ans qu&#8217;il avait \u00e9t\u00e9 condamn\u00e9 pour avoir reproduit devant une assembl\u00e9e de marins hilares les bruits que faisaient son capitaine dans la fosse d&#8217;aisance. Celui-ci, un brin susceptible, n&#8217;a pas go\u00fbt\u00e9 la plaisanterie et s&#8217;en est d\u00e9lest\u00e9 en m\u00eame temps que de son repas de la veille.<\/p>\n\n\n\n<p>Heureusement qu&#8217;on s&#8217;est trouv\u00e9s, avec Pantoufle ! D\u00e9j\u00e0, parce qu&#8217;au moins, avec ma jambe de bois et mon perroquet, j&#8217;\u00e9tais prise un peu plus au s\u00e9rieux quand il s&#8217;agissait de revendre ma camelote. Surtout parce que moi, je n&#8217;ai jamais \u00e9t\u00e9 capable de lire une carte correctement. Sans Pantoufle, j&#8217;\u00e9tais capable de perdre mon rafiot au port. Alors me rappeler des endroits o\u00f9 je planquais mes tr\u00e9sors ! Vous imaginez bien, avec un sens de l&#8217;orientation aussi d\u00e9plorable que le mien, sans un perroquet un peu malin (et surtout pourvu d&#8217;ailes, d&#8217;une excellente vue et d&#8217;un odorat hors du commun), je n&#8217;aurais pas fait long feu. Non seulement Pantoufle retrouvait mes planques, mais, bien mieux que \u00e7a, il trouvait celles des coll\u00e8gues et m&#8217;a permis plus d&#8217;une fois de faire main basse sur de la verroterie de grande valeur, voir sur quelques coffres remplis de diverses monnaies&#8230; <\/p>\n\n\n\n<p>Au final, c&#8217;est peut-\u00eatre pour lui que je me suis accroch\u00e9e \u00e0 ma vie de pirate. D\u00e9j\u00e0 parce qu&#8217;avec Pantoufle, on fait une bonne \u00e9quipe, et que je me sens un peu moins minable. Il est plus pirate que moi, mais ne peut rien faire tout seul. Et comme il a toujours d\u00e9test\u00e9 l&#8217;id\u00e9e d&#8217;une vie rang\u00e9e de s\u00e9dentaire, j&#8217;ai continu\u00e9. Pr\u00e8s de cinquante ans que je suis pirate. Une pirate lamentable, malgr\u00e9 quelques progr\u00e8s dans l&#8217;image, le folklore. Une pirate qui n&#8217;a pas su se d\u00e9faire du mal de mer, qui confond toujours B\u00e2bord et Tribord, qui a parfois besoin d&#8217;un oiseau pour retrouver le chemin de l&#8217;oc\u00e9an, qui pr\u00e9f\u00e8re la botanique \u00e0 la balistique, mais une pirate sinc\u00e8re dans sa piraterie. Pr\u00e8s de cinquante ans que je vis mon r\u00eave. En tous cas, pr\u00e8s de cinquante ans et je suis toujours l\u00e0, bien vivante et presque enti\u00e8re. \u00c7a veut peut-\u00eatre dire que je m&#8217;en sors pas trop mal, non ?<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>J&#8217;ai toujours r\u00eav\u00e9 d&#8217;\u00eatre pirate. Du plus loin que je me souvienne, je r\u00eavais d&#8217;aventures. Lov\u00e9e dans les bras de mon p\u00e8re, \u00e0 l&#8217;entendre rire aux \u00e9clats, promenant mes mains potel\u00e9es dans sa grosse barbe noire, je m&#8217;imaginais sur une mer d\u00e9cha\u00een\u00e9e, ballot\u00e9e par la houle, rentrant finalement \u00e0 bon port. 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