Furtif

À pattes de velours, tu es entré. Dans ma maison, dans ma vie, dans mon cœur. Quand je n’attendais plus rien, j’ai espéré à nouveau. Revoir tes immenses yeux verts flottant dans l’obscurité. Apaiser tes craintes, rassasier ta faim, te purger des parasites qui rongent ta peau et tes entrailles. Caresser ta gueule cabossée aux oreilles grignotées. D’un farouche ronronnement, d’un coup de tête sur ma jambe, tu as dissous le bouchon de mots qui m’obstruait le sternum. Plus besoin de mots quand un amour puissant, incendiaire, embrase l’être. Une pyrolyse de l’âme.

Nettoyés tous ces mots retenus qui s’accumulent. Évacués les avortons de réponses mal formulés, trop tardifs, inappropriés. Évaporé instantanément le goutte à goutte de “et si”, “il faudrait”, “je ne peux pas”. La bonde avait déjà sauté, laissant s’échapper, en tourbillons de larmes, une bouillie épaisse de tristesse, regrets, impuissance, horreur. Cet amour tout neuf a consumé les derniers vestiges accrochés aux tripes et fait place nette.

Parce que je ne savais pas que je pouvais aimer à nouveau. Me tapir, pelotonnée dans des amours solides, durables, déjà testées et éprouvées, ça oui. M’immerger toute entière dans cet amour immense et merveilleux qui m’a portée et façonnée depuis tant d’années, pour sûr. Mais trembler d’amour et d’inquiétude pour un nouvel être, l’accueillir dans mon giron, lui donner ma confiance, une place dans mes pensées, m’engager à faire tout mon possible pour son bonheur et sa sécurité, m’imaginer un futur à ses côtés, voilà qui était insoupçonné. Dans ta soif dévorante d’affection, tu as déniché une source vive, quoi qu’obstruée, et tu as su la révéler, jaillissante, pétillante, brûlante mais profondément désaltérante. Bois, petit chat, réchauffe-toi, apaise-toi, panse-toi à cet amour tout neuf. La source n’est pas près de se tarir.

Échoportrait

Vole, vole, battements d’ailes dans la nuit noire. Volette la chauve-souris, éperdue, déboussolée dans l’immensité des ténèbres. Trajectoire erratique, battements frénétiques, ballet chaotique.

Dans l’espace infini, d’inaudibles cris sont lancés, balises ultrasoniques qui ricochent et reviennent au hasard la heurter. Effleurer sa fine peau, égratigner la fragile membrane de ses ailes, bousculer ou sécuriser son vol effréné.

La chauve-souris ballotée, ultrasensible, surchargée d’informations ne sait plus interpréter les signes et percute au gré du vent des barrières, des gens, des fantômes. Se prend dans de gigantesques toiles gluantes avant de s’en arracher par l’énergie du désespoir.

Dans la tourmente, la chauve-souris apprend. Affine ses perceptions. Reçoit quelques échos à ses cris de détresse. Fait le compte des appels restés lettres mortes. De ceux qui n’ont jamais atteint leurs cibles. De creux en pleins, au milieu d’êtres-miroirs sporadiques, la chauve-souris dessine ses contours, donne une forme à son corps, des noms à ses sensations, des limites à ses angoisses.

Que faire quand un chat vous adopte ?

Qu’il soit des villes ou des champs, le chat est un animal qui peut vous combler de joie quand il jette son dévolu sur vous et vous adopte comme compagnon. Mais il a un mode de fonctionnement qu’il vaut mieux connaître si l’on veut partager sa vie féline et limiter les déconvenues…

Tout d’abord, il faut lui offrir un cadre adapté pour qu’il se sente bien chez vous. Le chat choisit toujours le meilleur angle de vue, un coin confortable et chaleureux duquel il peut voir d’un coup d’œil tout son environnement. Il doit se sentir calé, si possible dans un angle pour assurer ses arrières. Il faut aussi qu’il puisse prendre de la hauteur facilement, pour lui permettre d’être en accord avec ses instincts, ce qui le comble. Il faut aussi, comme pour tout animal, satisfaire ses besoins en nourriture et boissons (vous repèrerez assez rapidement ses préférences, mais n’hésitez pas à lui proposer de nouvelles saveurs, le chat aime être stimulé), et lui indiquer les endroits où il peut se soulager sans crainte d’être dérangé.

Ensuite, le chat a besoin d’espace. Physiquement et métaphoriquement. Le chat adore avoir vue sur l’extérieur et il n’aime pas les portes fermées : il doit pouvoir aller et venir à sa guise. Se blottir dans sa cachette et explorer le monde. Se frotter contre vos jambes puis repartir comme il est venu, sans crainte que vous ne le capturiez. S’il se sent piégé, enfermé, même pour dix secondes, il fera tout ce qui est en son pouvoir pour s’échapper, quitte à vous blesser, sans même le faire exprès : encore une fois, il ne suit que son instinct. Pour être sûr que le chat souhaite votre compagnie, laissez-le venir à vous, ne le brusquez pas. Montrez-lui que vous êtes là, précisez votre intention, votre humeur joueuse, calme ou câline, et laissez-le aviser en fonction de sa propre humeur. Si vous le faites fuir en étant empressé ou par une quelconque maladresse, reprenez les bases, tenez-vous à distance, sans insistance, laissez-le vous jauger de loin et il reviendra de lui-même.

Enfin, il faut savoir que rien n’est acquis avec un chat, votre relation sera un apprivoisement permanent et mutuel. Des rituels peuvent être mis en place, et brusquement ne plus convenir. Ils pourront aussi changer pour laisser la place à d’autres rituels, qui n’appartiendront qu’à vous, l’espace d’un instant. Les limites du félin sont fluctuantes en fonction de la météo, de son état de fatigue, des stimulations qu’il a eues jusque là, de son humeur du moment, qu’il vaut mieux savoir décrypter. Si vous avez le moindre doute, n’hésitez pas à proposer simplement, pour voir sa réaction, avant de poursuivre votre idée. Marquez régulièrement des pauses dans vos jeux ou vos câlins pour lui laisser un échappatoire et vous assurer qu’il profite autant que vous de votre interaction. En effet, contrairement à ce que d’aucuns pourraient penser, ce n’est pas parce que le chat se roule sur le dos, dévoilant son ventre en vous regardant du coin de l’œil qu’il ne va pas vous mordre ou vous griffer si vous essayez de le toucher. Ce n’est pas parce qu’hier il raffolait de caresses, se frottant le menton contre votre barbe ou sous vos ongles qu’aujourd’hui il vous en demandera. Peut-être qu’aujourd’hui, il souhaite juste se poser à côté de vous, sans contact, juste pour profiter du calme de votre respiration et de la plénitude que votre compagnie lui procure. Et si vous voulez adopter en retour ce chat qui vous a choisi, alors profitez sereinement de cette facette de lui, plus sauvage, plus âpre, qu’il ne montre que lorsqu’il se sent en confiance, en attendant d’autres jeux, d’autres câlins.

Conte de l’Avent – Comment Joe le cha(t)foin estourbit un canard poilu dans la géode chatoyante – 24 –

Pour avoir le début de l’histoire, c’est ici.

Deux ans plus tard, Joe et Pierre-Henri fêtaient Noël dans le refuge pour adolescents isolés qu’ils avaient créé ensemble. L’adolescence de Joe était terminée, et sans être vraiment beau, il n’avait plus de boutons ; ni ses cheveux ni sa peau n’étaient gras ; son sourire franc illuminait régulièrement son visage par ailleurs quelconque. Son amitié avec Pierre-Henri lui avait tellement chauffé le cœur qu’il n’était plus du tout en demande auprès des jeunes de son âge, et ses relations en étaient grandement fluidifiées. Il abordait donc sereinement l’âge adulte, confiant en lui et en ses projets.

Ils avaient actuellement cinq jeunes dans leur refuge, deux orphelins trop grands pour être accompagnés par l’Aide Sociale à l’Enfance, et trois jeunes mis à la porte de chez eux par leurs familles que Samantha L’Étoilée leur avait envoyés.

Le repas de fête était chaleureux, à défaut d’être gargantuesque. Chez eux, par égards pour leur ancienne condition, pas de viande ou de poisson, mais une profusion de légumes cuisinés avec amour, des rires, des jeux et tout un tas de pensionnaires à poils, plumes, épines ou écailles qui égayaient leur quotidien en se refaisant une santé. Fidèle à ses promesses, Joe prenait soin des animaux, des villes, des champs ou des bois, qui étaient blessés, affamés ou harassés, et militait auprès des collectivités pour redéfinir le concept d’espèces nuisibles ou utiles. Il avait obtenu gain de cause à Melun où la toute première déchetterie assistée par rongeurs, avec un sanctuaire pour les rats, allait être inaugurée en janvier.

Pour ce Noël, Joe et Pierre-Henri s’offraient mutuellement un tatouage au creux du poignet : pour Joe, la moitié d’une tête de canard, des rastas tombant sur l’œil droit et pour Pierre-Henri la moitié d’une tête de chat avec un bandana.

FIN

Conte de l’Avent – Comment Joe le cha(t)foin estourbit un canard poilu dans la géode chatoyante – 23 –

Pour avoir le début de l’histoire, c’est ici.

Une fois ce futur Pierre-Henri disparu, la lumière bleue abritée par Joe ressortit. Elle flotta devant le petit groupe, puis alla se loger au cœur du Pierre-Henri présent. Celui-ci irradia, éclairant la géode de mille feux. Le jeune Pierre-Henri se rapprocha, lui tint la main puis rétrécit à grande vitesse pour finir aspiré par l’oreille droite de l’homme. Pierre-Henri avait ainsi retrouvé son âme et sa jeunesse.

Il se tourna vers le canard et soupira. L’animal n’avait toujours pas repris conscience. Pierre-Henri le détacha, le recueillit dans ses bras et le tint serré contre son torse. Dans un grand éclair de lumière bleue, le canard poilu fut incorporé à l’homme. Enfin réunifié, celui-ci s’assit en tailleur au sol, appuyé contre une des colonnes de Saphir. Joe vint le renifler et, rassuré par son odeur, se lova au creux des genoux de son ami pour une sieste ronronnante et bien méritée.

Ils se réveillèrent tous deux, bien calés dans un fauteuil dans le salon de Samantha, Joe sur les genoux de son ami. Samantha était étincelante, deux minuscules étoiles argentées faisaient briller la commissure externe de ses yeux. Elle félicita les deux comparses pour leur éclatante victoire sur la Tigrée et proposa à Joe un bol de lait et un choix : souhaitait-il poursuivre son existence sous forme de chat ou bien voulait-il redevenir humain ?