Couvée 2017

Le printemps s’éclipse sous le soleil caniculaire. Après avoir construit le nid, couvé les œufs, patiemment, j’ai attendu que les coquilles se fendillent pour voir émerger de petites têtes fripées et complètement nues. Les jours, pluvieux, venteux ou ensoleillés, se sont succédés jusqu’à ce que les corps frêles se musclent et se parent d’un élégant plumage d’ébène, à peine ébouriffés encore. Les petits ont piaillé, mangé, dormi. Quelques larmes silencieuses et stupéfaites ont coulé quand Cliquet est tombé du nid un jour de grand vent et s’est écrasé au pied de l’arbre, d’où il a vite été emporté par une belette.

Au fur et à mesure que les jours ont rallongé, le nid s’est retrouvé bien plein, encombré de ces quatre grands oiseaux, trépignant à l’idée d’enfin prendre leur envol. Il a fallu en ramener, des vers et des limaces, pour calmer leur féroce appétit. Et puis, chaque soir, leur apprendre toute la théorie du vol. Comment s’élancer, sans peur et sans filet, dès la première fois. Comment ouvrir les ailes et s’appuyer ainsi sur l’air. Nous leur avons tout appris des loopings, piqués ou vols planés. Ils ont étudié avec grand sérieux les accélérations, les tempêtes, le calme plat, le freinage d’urgence, les courants aériens. Ils savent exactement où chercher de l’eau et de la nourriture et comment construire leur propre nid. Ils ont appris à repérer les rapaces et les chats, à esquiver les attaques, voire même à riposter si besoin. Ils connaissent tout cela sur le bout des plumes et pourtant, ils ne savent rien de rien. Ils n’ont rien vécu, bien à l’abri dans notre nid de brindilles.

Déjà, les deux plus grands sont partis. D’ici quelques semaines, le nid sera vide, et si les oisillons ne reviennent pas, nous ne saurons jamais si c’est parce qu’ils sont déjà morts ou trop heureux dans un ailleurs lointain pour donner des nouvelles. Une vie terrible et formidable les attend, dont nous ne saurons finalement rien. Trêve de rêveries. Il est temps de bâtir un nouveau nid pour la couvée 2018, qui sera certainement aussi turbulente et attachante que celle-ci, et qui, elle aussi, nous arrachera un bout de cœur en s’envolant à tire-d’aile.

Tout petit moineau

Dans le vent et sous la pluie, le tout petit moineau ébouriffe ses plumes, improvisant une crête le long de son épine dorsale, pour se sentir plus gros et s’imperméabiliser. Il respire un grand coup et prend son envol. Il tourne et tourne sans contrôler sa trajectoire. Apeuré, le tout petit moineau se raccroche à la première branche qui passe à sa portée. Il se tient fermement. Reprend contenance. Attend une accalmie, qui ne vient pas. Une patte après l’autre, le tout petit moineau escalade l’arbre sur lequel il a trouvé refuge. Son cœur cogne fort sous ses côtes. Dans le vent qui siffle et mugit, le tout petit moineau pépie de plus en plus fort, pour accompagner son adversaire du jour. Jusqu’à hurler sa terreur, son envie de vivre, sa rage de voler malgré la tempête qui gronde. Jusqu’à déclencher une décharge d’adrénaline et s’élancer dans le vide de la cime du sapin. Pendant sa danse terrible avec l’orage, le tout petit moineau poursuit ses hurlements, ravi de sentir le sang qui tourbillonne dans ses veines et son cœur qui tambourine. Les heures passent. Le tout petit moineau et le vent, à bout de souffle, s’apaisent enfin. Le tout petit moineau ne sait pas où il est, tellement loin de son point de départ, il ne reconnait rien. Il est épuisé et se laisse tomber dans un buisson, vidé. Avant de sombrer dans le sommeil ou le coma, une lueur éclaire son œil. Il est vivant.

Le dieu des chats et les iguanes

Le dieu des chats a oublié son nom. Personne ne s’en servait de toute manière. Il y a bien longtemps que les chats ne croient plus en Dieu, s’ils y ont cru un jour. Quelque part au fond de lui, ce dieu sait pourtant qu’à une époque il a été important. Il ne se rappelle plus vraiment pourquoi. Mais il a joué un rôle dans l’expansion et la suprématie félines, il en est sûr.

Pour l’heure le dieu des chats s’ennuie. Même s’il dort vingt heures par jour, ses quatre heures d’activité quotidiennes ne sont pas très stimulantes. Il passe pas mal de temps sur la Toile, à suivre les frasques de ses ouailles. Depuis le temps que ça dure, ça l’amuse moins qu’avant. Il s’occupe tant bien que mal en faisant quelques menus travaux de bricolage : un trou dans une clôture par-ci, un coin de tapisserie subtilement décollé par-là. Il recense les populations de rongeurs, mais ça non plus, ça ne prend pas trop de temps, tant Dame Souris est prompte à fêter les naissances et à tempêter contre les catastrophes. Disons que s’il tend l’oreille, le recensement est direct.

En tendant l’oreille, justement, il entend quelque chose qui ressemble à une prière. Il n’a plus l’habitude, alors il n’est pas vraiment sûr de lui. Mais il Lui semble qu’on essaie de s’adresser à Lui d’en bas. Voyant qu’Il vient de gagner une majuscule, le doute n’est plus permis. Il focalise son attention sur les paroles, inintelligibles en l’état. Le rythme et le ton sont ceux d’une prière, mais le dialecte Lui semble inconnu. Le Dieu des chats se concentre et essaie de distinguer qui essaie de communier avec Lui. Tout un groupe d’êtres verdâtres sont rassemblés. Ils lisent avec ferveur un bout d’écorce minutieusement griffé apparemment sorti de terre puis conservé avec soin. Une Sainte Relique ! Ils ont retrouvé une Sainte Relique !

Le Dieu des chats ne comprend pas. Les êtres en bas ne sont pas des chats. Ils sont trop lents, trop verts, trop écailleux. Où sont leurs fourrures ? Pourquoi voit-on leur griffes ? Que demandent-ils ? D’ailleurs, demander, c’est un mot qu’Il n’emploie pas souvent. Les chats ne demandent pas. Les chats autorisent ponctuellement qu’on leur accorde une faveur. En s’ouvrant un peu plus aux paroles qu’Il entend, le Dieu des chats se rappelle qu’Il a un Nom, mais celui-ci est mal prononcé par les êtres verts. Il l’a sur le bout de la langue.

“Hanienté”. Les êtres en bas, avec leur langue en pointe qui s’échappe de leur bouche démesurément grande, l’appellent “Hanienté”. Il se met à bouillir. Il sent bien que Son Nom est tout proche, presque accessible, mais que ces imbéciles de lézards mal dégrossis l’écorchent. Il ferme à demi Ses yeux divins, se laisse bercer par la mélopée de la prière qu’Il n’avait pas entendue depuis des millénaires, pour retrouver Ses souvenirs. Dans un feulement victorieux, Il se souvient. Farniente.

Farniente, le Dieu des chats, est ravi. Il a de nouveaux adeptes qui apprécient le soleil et sa chaleur, et sont prêts à l’adorer pourvu qu’Il leur procure l’un ou l’autre. Il se rappelle qu’Il aime être adoré. Et, à y regarder de plus prêt, les Iguanes ne sont pas si balourds. Il leur arrive d’être vifs et puissants dans la lumière de plein après-midi. Il faudra juste leur apprendre à ronronner proprement et à limiter l’emploi des susurrements dans leurs liturgies. Avec ces quelques ajustements, Il pourra redevenir un Dieu puissant, vénéré par des fidèles dévoués. Il suffira de leur renvoyer de nouvelles Reliques ou de  modifier légèrement leur morphologie reptilienne pour qu’ils s’adaptent à Sa vision. Il y pensera demain. Pour l’instant, c’est l’heure de la sieste.

Une fleur sur la Terre

Ma flèche jaune s’élance à plusieurs dizaines de mètres et caresse les nuages bas dans le ciel de Rennes. La journée, je pivote sur mon fût et déplace de lourdes charges pour les humains qui m’ont construite. D’heure en heure, j’accompagne et je surveille l’avancement des travaux. Petit à petit, mon ouvrage prend du sens. Sous les cris d’avertissement et les directives de mon pilote, j’ai conscience de la fragilité des ouvriers et des passants loin sous moi. Je travaille précautionneusement pour préserver la chair et les os de mes coéquipiers.

Le soir venu, les bruits s’éteignent et je me fige, ne me balançant que légèrement au gré du vent. Alors que la lumière baisse, mes amis viennent me rejoindre. Par dizaines, par centaines, chaque soir au crépuscule les étourneaux dansent pour moi. Des essaims se fondent et se séparent dans une chorégraphie improvisée et parfaitement huilée. Sur un signal que je ne saisis pas encore, les différents essaims convergent sur ma flèche et se posent tous ensemble. Ça piaille quelques minutes le temps que chacun trouve sa place. Et puis ça chante à tue-tête pour appeler les retardataires. Chaque groupe qui revient se présente devant moi, virevolte à l’unisson avant que chaque oiseau trouve un espace où se poser. Soir après soir, il me semble reconnaître un motif dans leurs vocalises : je crois qu’ils m’ont donné un nom. Je leur appartiens autant que je les abrite. La nuit, je les sens serrés les uns contre les autres et je veille sur chaque petite boule de plume. Au matin, je grince sous la rosée. La lumière de l’aube ne surprend pas mes petits protégés : ils sont prêts à partir en chasse. Alors le ballet commence. D’un gigantesque battement d’ailes les milliers d’étourneaux quittent leur perchoir comme un superoiseau qui prendrait son essor. Les groupes pour le départ se forment dans des nuées d’oiseaux qui se mêlent et s’entremêlent dans la lumière bleutée jusqu’à trouver les compagnons qui les suivront en escadrille. Leurs trilles enchanteresses saluent le matin qui se lève, me souhaitent une bonne journée en attendant nos retrouvailles du soir.

Le cœur en fête, je retrouve les ouvriers pour les aider à façonner leur territoire.

Altérée

Je suis cet homme qui attend seul à la terrasse d’un bar en pianotant sur son téléphone. Je suis arrivé en avance pour choisir la table où nous passerons quelques heures dans l’après-midi, je profite de ce temps pour regarder les passants et consulter la météo. J’aime bien arriver le premier, je suis sûr de ne pas avoir à m’excuser pour mon retard, à m’enquérir du temps d’attente des personnes que je rejoins, à décider si je dis bonjour à chacun ou si je me contente d’un salut groupé. J’ai tout mon temps, je laisse ce genre de considérations aux éternels retardataires.

Je suis cette dame âgée qui prend mille précautions pour descendre d’un trottoir. Ma cheville est fragile, ma cane glisse sur le sol, particulièrement sur les bandes blanches des passages piétons. Mon mari est tombé l’hiver dernier en allant au marché, il nous a fallu vingt minutes à nous deux pour le relever dans la rue déserte. Depuis, il ne sort plus, je regroupe et limite mes déplacements et j’ai peur de chaque obstacle sur mon chemin.

Je suis cet infirmier qui se lève aux aurores pour éviter l’hospitalisation à ses patients. Plus les soins sont effectués tôt à leur domicile, plus ils profitent de leur journée et vaquent à leurs occupations. Certains n’ont rien dit à leurs proches et poursuivent une vie normale grâce à mes horaires élastiques. C’est important et ça vaut le coup de régler le réveil sur cinq heures, même  en période estivale.

Je suis ce chat qui paresse sur le fauteuil, roulé en boule dans le soleil de fin d’après midi. J’ai passé le gros de ma journée à dormir, à me frotter aux murs, à guetter les oiseaux sur le mur d’enceinte en claquant des dents de frustration derrière la baie vitrée. Je ronronne de bonheur quand je suis réveillé par des mains qui pressent ma tête et caressent mon cou à la perfection, résultat d’années de dressage à coups de griffes, de regards dédaigneux et de sorties théâtrales en cas de mauvaise manipulation. Pour me dégourdir les pattes, je vais demander à mon humaine de me lancer des croquettes une par une, je courrai après et les chasserai, elle sera impressionnée par mon talent et recommencera pour épater ses congénères.

Je suis cette caissière fatiguée qui compte les jours avant la fin de la saison et le départ des touristes. Ébahie par la bêtise humaine qui se répète inlassablement et paradoxalement se renouvelle sans cesse, dégoûtée du mépris et du manque de respect le plus élémentaire de mes contemporains, je m’évade en faisant de ma vie un théâtre. Je sublime les vacheries quotidiennes pour éviter de me noyer sous leur nombre et leur mesquinerie, j’essaie de surfer sur cet océan dérisoire pour ne pas sombrer dans le cynisme le plus noir.

Ils existent quelque part. Statistiquement, c’est obligé. Quelqu’un, quelque part, a vécu mes mises en scène, pensé mes mots. Quelqu’un de réel. De plus complexe que ces modestes descriptions, bien sûr, mais qui aurait ressenti ne serait-ce qu’un instant ce que j’ai écrit. Si moi, je peux décrire leurs sensations, leurs émotions, si j’arrive à les ressentir en fermant les yeux, qui me dit que je ne suis pas eux, au moins un peu ?