Pour un rock avec toi

Pour un rock avec toi, je serais prête à arrêter le chocolat pendant deux semaines, courir un dix kilomètres, ne pas sortir pendant un mois, faire une nuit blanche en pleine semaine, marcher pieds nus sur des graviers, dormir une nuit avec un moustique affamé sans essayer de le tuer, faire la vaisselle à la main pendant six mois, allumer un cierge dans une église, manger en entier un yaourt de soja sans faire de grimace, demander mon steak “bien cuit” au restaurant, écouter en exclusivité l’album de Samy Naceri, passer un week-end au Mans, me prendre une cuite au rhum-orange, m’habiller en rose bonbon et rouge pétant ou essayer le parapente.

Je ferais tout ça et plus encore pour que tu aies la force de sauter sur tes guibolles, d’enchaîner les passes en gardant le rythme et l’équilibre, de me faire virevolter comme au temps de notre rencontre. J’accepterais sans hésiter de ralentir le tempo, de passer au blues ou au slow, voire de revenir à la valse écossaise pour retrouver notre connivence sur la piste de danse.

Et s’il faut attendre que tu t’étoffes un peu, que tu reprennes tes marques dans la foule, ou tout simplement que tu aies envie de m’accorder le prochain morceau, et bien j’attendrai. Pour danser à nouveau avec toi, je serai patiente comme jamais encore.

Auprès de ton arbre

Je t’offre un arbre, plus petit que toi encore, à planter ensemble dans mon jardin. Un tout petit arbre, perdu au milieu des marguerites comme tu l’es au milieu des hautes herbes. Un arbre qui grandira et s’épanouira en même temps que toi, sur lequel tu pourras compter les saisons. La floraison au printemps, puis la feuillaison ; le changement de couleur des feuilles, du vert à l’ocre ; la perte des feuilles dans le vent d’automne pour avoir des branches nues tout l’hiver. Et recommencer ainsi chaque année.

Un arbre immobile mais non immuable, qui t’attendra devant chez moi pendant que tu découvriras le vaste monde. Un arbre auprès duquel revenir régulièrement, pour lui raconter tes aventures ou rester contemplative sous ses fleurs-papillons. Un arbre autour duquel courir et exploser de vie pendant que petit à petit il s’enracine profondément. Un arbre pour enchanter tes sens à l’âge où un rien t’émerveille. Un arbre à croissance lente, pour nous apprendre la patience dans ce monde à grande vitesse.

J’en prendrai soin pour toi, de ce petit arbre. Je l’arroserai avec amour, je veillerai à lui laisser de la place, j’élaguerai ses branches mortes, je traiterai ses infections, éliminerai ses parasites pour que tu aies la joie un jour de pouvoir t’abriter sous ses branches colorées. Je le chérirai pour les souvenirs qu’il gravera en toi, avant que tu n’imprimes ta marque sur lui.

J’espère qu’avec le temps, tu prendras plaisir à t’occuper de lui, toi aussi. Que tu diras, la voix bien fière devant tes amis, que cet arbre a ton âge et que tu l’as planté quand tu étais haute comme trois pommes. Que tu sauras que tu es la bienvenue chez moi, seule ou accompagnée, pour deux heures ou deux semaines. Et qu’il te donnera l’envie de jardiner, de permettre à la vie de pousser autour de toi.

Je t’offre un arbre aujourd’hui pour te dire que je crois en demain.

Il nous restera ça

La recette des bugnes et des pets de nonnes rangée dans mon classeur de recettes. Un cahier de mots croisés force 3-4 que tu n’auras jamais ouvert et que je n’ai pas eu le courage d’entamer. Ta photo souriante sur le bord de mon bureau. Ton inébranlable foi en l’amitié, les regrets pour la famille qui se déchire et part à la dérive. Un très joli service à thé, un pot à eau kitschissime, une poubelle de table un peu vieillotte, un contrat prévoyance. Un garage plein de meubles à récupérer, qui habilleront ma nouvelle maison et repartiront pour un cycle de vie. L’envie de te parler de ma vie, de te faire quelques blagues auxquelles tu aurais ri discrètement, faisant semblant d’être choquée – si tu t’étais vue si austère dans ton cercueil, arrangée comme un parrain de la mafia, je te jure que tu aurais ri. Le goût du Pastis et les boites d’apéro. La paix retrouvée après avoir abandonné la bataille, te sachant entourée, une dernière fois. L’approbation muette ou l’incompréhension face au brouhaha de la vie qui dérape. Une collection de poupées, souvenirs de vos nombreux voyages. La soif d’indépendance, la force tranquille, et puis la solitude face à tes deuils en cascade. Les assiettes remplies et re-remplies pour témoigner de ton amour, toi qui n’as jamais beaucoup usé des mots. Les billets glissés dans les boîtes de chocolat, pour nous rappeler qu’aussi grands qu’on soit, on n’est jamais pour toi que des gamins. L’image de ta poitrine découverte dans cette chambre d’hôpital, l’impuissance face à ce corps qui trahit et refuse d’obéir, puis la tranquille indifférence face à ces tracas matériels quand tu as senti qu’enfin c’était à ton tour de tirer ta révérence. Le courage de mener à bien ce qui doit l’être, de manière très pragmatique, sans chercher à savoir ce qui “se fait” ou pas. Le timbre de ta voix, un haussement d’épaules, le menton marshmallow que nous partageons déjà. Quelques chansons qui me font rire et pleurer à la fois, tant elles me font penser à toi. La gratitude envers cet employé des pompes funèbres qui a su ramener la solennité et te rendre à nouveau familière pour nous, au milieu de cette étrange journée où il me semblait qu’on parlait d’une grand-mère de conte de fées. L’envie furieuse de taper à la machine ou au clavier. Il nous restera ça. De toute une vie, il me restera ces souvenirs qui rejaillissent à l’improviste. L’impression de comprendre enfin ce que j’avais déjà entendu mille fois. Même si tu es morte, tu ne m’as pas quittée. Je partage encore ce quotidien à distance, cette relation en pointillés. Il me restera toi, dans un coin de mon cœur ou perchée sur mon épaule, pleine de sérénité en me regardant m’épanouir.

En veilleuse

Petite Fripouille,

Tu as six mois, deux dents et quand tu ris mon cœur fait des claquettes. Tes parents m’ont demandé hier si je voulais bien être ta marraine et j’en suis restée sans voix. Dire que je n’y avais jamais pensé serait un mensonge, mais je n’avais pas idée de la vague d’émotion que cette demande provoquerait chez moi.

J’aime tes parents, très fort et depuis quelques années maintenant. Assez longtemps pour connaître et apprécier leurs qualités mais aussi pour comprendre et faire abstraction de leurs défauts. Assez fort pour nous imaginer vieux et encore amis, profitant de la vie et évoquant le bon temps de jadis. J’aime aussi ta grande sœur que je regarde grandir et s’épanouir depuis bientôt trois ans. Et j’ai fondu devant toi depuis le jour où tu m’as fait tes premiers sourires en jouant à celle qui tirait le mieux la langue (et crois-moi, “fondre” c’est beaucoup pour moi qui ne suis officiellement pas très friande de nourrissons).

Tes parents m’ont demandé de bien réfléchir avant de m’engager, parce que ce n’est quand même pas rien de te regarder, petite fille de six mois, et de dire que oui, je veux bien être à tes côtés quoi qu’il arrive et pour toute la vie. Alors au lieu de sauter partout, de danser en criant ma joie, j’ai bafouillé un “volontiers” en rougissant.

Et puis, comme ils me l’avaient conseillé, j’ai pensé à toi cette nuit. Beaucoup. Je te vois déjà sur la balançoire dans le jardin que je n’ai pas encore. J’imagine tes anniversaires qui s’enchaînent et moi qui me débrouille pour y assister. J’imagine qu’un jour, tu seras là pour fêter mes soixante ans. J’ai hâte de te prendre à la maison pendant les vacances, toi courant partout pendant que je corrige mes copies. Hâte de te fabriquer avec mes petites mains des œufs surprise en chocolat ou de délicieux cordons bleus. Je voudrais déjà te présenter mes neveux et nièces pour que tu aies quelques copains de plus. Je sais que si ça t’intéresse, mon amoureux pourra t’apprendre tout ce qu’il sait du jardinage ou du traitement des images de synthèse. J’anticipe les mille questions que tu vas avoir au fur et à mesure que tu grandiras. Et celles que je te poserai pour te titiller quand tu arriveras à l’âge où le gris n’existe pas. Je sais que tu auras des peines, des petites et des grandes, et j’espère que je pourrai t’aider à les digérer. J’espère aussi que je pourrai partager tes joies, même les petites du quotidien. Pour toi, j’envisage déjà de passer à l’occasion à la kermesse de ton école ou aux divers spectacles de fin d’année auxquels tu participeras sûrement. J’ai hâte de savoir quels seront tes goûts, de savoir si je t’emmènerai plutôt au musée ou voir du catch, si tu seras plutôt collectionneuse de timbres ou de flirts.

Mais je m’enflamme, l’excitation m’empêche de dormir alors que nous avons encore tout le temps de nous connaître, de vivre ces petits riens et grandes aventures au fur et à mesure. Je ne saurai remercier assez tes parents du cadeau qu’ils me font et des rêves en torrents qu’ils viennent d’instiller en moi. En espérant que toi, très chère Fripouille, tu sois au final aussi ravie de leur choix que je le suis.

Je t’embrasse bien fort et t’offre un grand biberon d’amour.

Les mots bleus

L’espace de trois pas dans ma journée, je vous croise et vous regarde franchement. J’espère de tout mon être que les mots coulent directement de mes pupilles aux vôtres, sans passer par le langage que je ne prends pas souvent le temps de dérouler. Entre deux battements de cils, je vous crie muettement “Vous existez ! Mesdames, Messieurs, vous existez. Je vous vois, je vous salue du coin de l’œil. Voyez, vous existez”. J’espère que vous arrivez à ne pas l’oublier. Parfois je me pose la question quand je vous vois vous recroqueviller, tenter de vous invisibiliser pour passer entre les gouttes d’indifférence qui vous aspergent à chaque crue de la marée humaine.

Alors quand je vous donne un “Bonjour Monsieur” ou un “Bonne journée Madame”, j’espère présomptueusement vous ajouter une couche de consistance. Avant que vous ne désexistiez aux yeux du monde, que vous ne perdiez votre reflet dans le miroir. Vous existez, n’en doutez pas. Et il y a encore des adultes qui ont des yeux, directs descendants de ces enfants qu’on tire par la main pour leur apprendre à ne plus vous voir. Ça ne vous nourrira pas ce soir, mais qui sait, peut être que ça vous réchauffera l’espace d’une seconde dans votre longue journée…