Bille de flipper

TW : mort, deuil, manque.

Le manque. Tous ces moments où tu n’es pas là. Ces premières fois dans ma vie sans toi. Reprendre une par une toutes les choses que je savais faire avant et m’écrouler sous le poids de cette non-matière. Ton absence.

La culpabilité. Et si. Et si. Ces mots qui me déchirent la tête et le cœur sitôt mis en pensées. Et si j’avais appelé plus tôt. Et si tu m’avais écoutée. Et si j’avais reconnu les signes. Et si j’avais réussi à te ramener. Et si…

Le traumatisme. La chute. La détresse. L’espoir, l’urgence, l’angoisse. Ces quatre vingt dix minutes d’images, de sons, d’odeurs. Cinq mille quatre cent secondes et des brouettes qui tournent et tournent et tournent encore, débarquent à l’improviste et puis s’incrustent.

L’impuissance. L’amour, immense, intense. Comme un raz de marée quand j’ai compris que la Mort était venue te cueillir. Mais qui n’a pas suffi. Qui n’a pas suffi.

Le manque. Des milliers de souvenirs d’une vie heureuse, d’une vie radieuse, d’une vie merveilleuse. Ton sourire qui flotte dans la maison. Ton fantôme derrière chacun de mes pas, à qui je parle, à qui j’écris si souvent mais qui ne me répond pas.

Le traumatisme. Tressaillir au bruit des sirènes, à la vue d’une ambulance. En alerte quand quelqu’un fait un malaise, trébuche, perd l’équilibre, bégaie, crie. À chaque semblant de rupture dans le déroulé normal des événements.

Le désespoir. Le gouffre de cette vie insupportable devant moi. Cette réalité impossible à appréhender qui frappe et frappe encore pour se faire entendre, martèle mon corps à coups de masse. Le faisant éclater en sanglots sous la force des impacts.

Le manque. Les nouveautés, la beauté, l’humour, les projets, la fierté, les accomplissements de cette vie que je ne peux plus partager avec toi. Ces mini-découvertes enthousiasmantes qui me font me retourner vers toi, le néant en réponse qui me coupe net dans mon élan.

L’impuissance. Tous les médecins ou ambulanciers à qui je parle qui me répètent que j’ai tout fait comme il fallait. Que tous les gestes ont été effectués au plus tôt, que toutes les chances étaient de ton côté. Grâce à moi. Mais ça n’a pas suffi. Ça n’a pas suffi.

Le manque. Tes bras qui ne me serrent plus. La chair à vif de ne plus être touchée par toi. Le cœur à fleur de peau à force de se frotter à cette vie rugueuse, sans le filtre de ton amour entre le monde et moi.

Le manque, le traumatisme, l’impuissance, la culpabilité, Le désespoir. Le manque. L’impuissance. Le traumatisme. Le manque. Le manque. Le manque. Le manque.

Tic Tac Boum

TW : mort, deuil, manque.

Le médecin du SAMU, très gentil, qui m’informe que trop de temps a passé, qu’il n’a plus le droit de poursuivre la réanimation. Boum.

Un appel à ta maman en plein milieu de la nuit, le désespoir, les hurlements au bout du fil quand je voudrais juste te veiller, rester au calme auprès de toi. Boum.

L’aube sur le port de Douarnenez, sous le crachin, seule sur le seuil de cette vie sans toi. Boum.

Te voir si paisible au funérarium, lavé et habillé à la hâte d’un T-shirt quelconque. Tic.

Choisir quelque chose à manger dans une station service, au milieu de tous ces gens ordinaires, qui poursuivent leur vie comme si la réalité ne venait pas de voler en éclats. Boum.

Passer voir ton papa et Danielle, nous étreindre. Tic.

Manger une part de tarte préparée par Danielle. Tac.

Arriver à la maison, entrer dans le garage, ton garage. Boum.

Monter dans la chambre, sentir ton oreiller. Boum.

Choisir tes derniers habits, faire des blagues avec les copains. Tic.

Essayer d’expliquer l’incompréhensible à ceux qui n’étaient pas là. Tac.

Me laisser prendre en charge par ceux qui fonctionnent, m’en remettre à eux. Tic.

Ta maman qui me dit que la maison, c’est nous deux, toi et moi, mais que c’est trop dur sans toi. Boum.

Boire avec les amis, près de toi. Tic.

Raconter des souvenirs de toi. Tac.

Câliner les chats, complètement perturbés. Tic.

Parler jusqu’à tomber d’épuisement. Tac.

Me réveiller. Boum.

Voir des gens, expliquer, encore. Tic.

M’occuper de ta nièce, un peu. Tac.

Passer chez Leroy Merlin, sans toi. Tic.

Écrire, déjà, mettre des mots sur l’innommable. Tac.

Manger. Tic.

Voir une pluie d’étoiles filantes. Tac.

Prendre une douche. Boum.

Choisir des photos. Tic.

Choisir du dentifrice dans un magasin. Payer à la caisse. Tac.

Manger des gnocchis. Boum.

Une blague sur les voyages dans le temps. Boum.

Consoler les amis, entendre leurs regrets. Tic.

D’anciennes querelles qui ne sont pas mises de côté. Tac.

Choisir mes symboles pour t’accompagner jusqu’au bout du bout. Tic.

Prendre la parole pour un dernier hommage. Tac.

Devoir te quitter, laisser ton cercueil derrière moi. Boum.

Des discussions trop rapides, trop de monde, l’incapacité physique de bouger, de me protéger moi-même. Boum.

Passer à la banque signaler ton décès. Tic.

Appeler le notaire, préparer ce que je dois dire. Tac.

Prendre la parole après la musique d’attente larmoyante. Boum.

Voir le jardin, la masse de travail. Tic.

Tes travaux inachevés à l’atelier. Tac.

Des carnets écrits par toi, des photos inédites. Tic.

Une chanson souvenir. Tac.

Parler au médecin pour avoir un arrêt de travail. Tic.

Apprendre à la pharmacie que je n’ai plus de mutuelle depuis le 8 août. Boum.

Un nouveau bar sans toi. Tic.

Batailler pour remplir des formulaires. Tac.

Une conversation anodine, quelqu’un qui ne pense pas à consulter alors que son corps lui envoie des signes bizarres. Boum.

Découvrir une ville moche. Tic.

Une pub pour sauver des vies en 10 min grâce au don du sang. Tac.

Un homme qui semble faire un malaise au restaurant. Boum.

Une maison de passage, qui respire l’amour et la sérénité, à notre image. Tic.

Le ronflement rauque d’un chien. Boum.

Recommencer à cuisiner seule. Tic.

Ranger, faire le ménage. Tac.

Retourner dormir à l’étage. Tic.

Voir ta cousine, lui faire visiter la maison. La douleur dans ses yeux. Tac.

Nettoyer l’aquarium, alors que c’est ton tour. Tic.

Plier les draps, sans toi pour toucher mes petits seins au passage. Boum.

Une photo de toi sur ma table de nuit. Boum.

Ta place, vide et froide, dans le lit. Boum.

Tailler le jardin. Tic.

Aller à l’atelier, parler de toi. Tac.

Sortir en ville avec des gens que je connais très peu. Tic.

Jouer à Level up avec les copains. Tac.

Les chats qui te cherchent encore, qui n’ont toujours pas compris que tu ne reviendrais pas. Tic.

Faire les courses, toute seule. Tac.

Croiser le vendeur de la Biocoop que j’aime bien. Boum.

Ton canard enchaîné dans la boîte aux lettres. Tic

Des cartes de condoléances que je retrouve dans une poche de manteau. Tac.

Rajouter un peu de déco dans la maison, infimes changements pour avancer. Tic.

Il en faut peu pour être heureux, la vidéo de mes trente ans. Tac.

Des messages très maladroits de collègues, d’amis. Tic.

Le départ des hirondelles. Tac.

Des étourneaux dans le ciel rose. Tic.

Ton odeur qui s’estompe. Boum.

Installer une chatière. Tic.

Réaménager le salon. Tac.

Vider la bibliothèque avant l’arrivée du désinsectiseur. Tic.

Refuser du regard quelques mains tendues. Tac.

Parler de ta mort à des gens qui ne t’ont jamais connu. Tic.

Penser qu’ils ne te connaîtront jamais. Boum.

Préparer des crêpes. Tic.

Des plans pour les poissons, pour remplacer la chaudière. Tac.

Voir les amis, toujours. Tic.

Les rires des enfants. Tac.

Des câlins. Tic.

Envoyer des lettres à mon neveu. Tac.

Changer trois fois de plans pour les vacances. Tic.

Avancer le long de ce sentier que je découvre pas à pas, sans en voir le bout. Tic. Tac. Tic. Tac. Tic…

Mosaïque

Ma vie. Éparpillée à mes pieds comme une céramique explosée au sol. Un oiseau de porcelaine. Éclaté en plein vol.

Des bouts de vie, tranchants, mêlés à la terre dans un ensemble incohérent, aux couleurs vives et parfois mal assorties.

De doux souvenirs aiguisés comme des rasoirs. Des routines rutilantes. Des projets devenus puzzles. De la poussière d’amour, partout ; minuscules esquilles qui volent au vent et s’infiltrent dans le moindre interstice. D’infimes regrets, petites billes de verre, polis d’avoir été tournés et retournés en tous sens.

Lentement, l’un après l’autre, il me faut ramasser ces éclats de vie. Les réassembler en un tableau plus grand que l’original. Les apparier avec soin. Les lier un à un dans un mortier de rires et de larmes. Trouver une harmonie qui m’échappe totalement quand je ne vois qu’un gâchis insensé, les restes d’un immense bonheur fracassé si violemment.

N’en oublier aucun. Surtout ne rien oublier. Porter les souvenirs de nos deux vies entremêlées dans mon seul cœur. Qui déborde jour après jour, larme après larme, de trop d’amour, de trop de vide, de trop de vie.

Espérer, peut-être. Qu’après des mois, des années de ce travail fastidieux, tortueux, il en sorte une mosaïque. Modeste ou grandiose. Complète, enfin.

La vie

Ça pique quand on s’y frotte un peu. Ça gratte et ça colle, ça poisse et ça tiraille. Ça s’ajuste mal, ça coince aux entournures.

Ça déborde sans sommation. Tourbillons de sensations, minuscules abrasions sur la chair à vif.

La vie. Hors de la ouate. Les gens. Les contacts. Les mots. Les images. Les sons. Les odeurs. Carapace arrachée. À vif. Pensées en pagaille. Assaillie. Par la vie. Piqûre après piqûre. Se réhabituer. À la vie.

Dernier avertissement

Le corps parle mais je ne l’écoute pas. Je ne l’écoute plus. Je n’écoute que ses encouragements, pas ses demandes de répit. Il chuchote, tant bien que mal. Le cerveau traduit, interprète, minimise. Le corps n’insiste pas. Il trouvera un autre moyen.

Les cernes ne suffisent pas. Les paupières collantes ne suffisent pas. Le teint cireux ne suffit pas. Les baîllements à répétition ne suffisent pas. La lassitude, les membres lourds et gourds ne suffisent pas. Les frissons de froid dans la tiédeur printanière ne suffisent pas. Les micro-siestes à n’importe quelle occasion sont devenues banales, elles n’ont rien d’inquiétant. Les petites étourderies au travail sont mises sur le compte de la charge mentale importante, tout à fait normale en cette période de l’année. Les immenses sourires irradiant du cœur m’aveuglent, masquent tous les signaux d’alarme. Le corps n’insiste pas. Il trouve un autre moyen.

Le bruit et les vibrations caractéristiques de la route me tirent brutalement de ma torpeur dans l’habitacle chauffé par le soleil de début d’après-midi. Les yeux subitement grands ouverts m’informent que la voiture chevauche la ligne de rive à ma droite. L’écart se réduit avec la glissière de sécurité. Décharge d’adrénaline. Redressement du véhicule. Contrôles dans toutes les directions. La route est absolument déserte, tout va bien. Tous les sens aux aguets me ramènent à bon port en sécurité. Comme quand j’étais môme, j’ai rentré in extremis tous mes chevaux à l’écurie. Camp. Perchée. Pouce. Il ne peut plus rien m’arriver d’affreux maintenant.

Terreur rétroactive. Contrecoup. Je m’endors comme une masse aussitôt posée sur le moelleux d’un canapé. Le réveil est difficile, le reflux de l’adrénaline me laisse vidée de toute énergie. Les jambes refusent de me porter. Les bras sont cotonneux. La tête peut bien réfléchir à toute la masse de travail, trier l’urgent de l’important, le corps ne coopère plus.

Alors je dors et lui promets de ne plus jamais le mettre en sourdine. Le reste devra attendre.