Nouveau départ

Saint-Étienne, le 15 mai 2028

“Éloignez-vous de la bordure du quai, s’il vous plaît”.

Aussitôt l’annonce terminée, le quai noircit d’une foule qui n’attendait que ce signal pour se précipiter à l’assaut du train qui entre en gare, le dernier avant longtemps. Mon sac ramené contre ma poitrine, je joue des coudes au milieu de la masse qui s’agite comme des mouettes survolant le sillage d’un chalutier. J’ai peu de temps pour monter dans un wagon déjà bondé, les portes se referment de force tandis que les déçus tapent sur les vitres ou crient leur frustration ou leur désespoir. Ils n’ont aucun moyen de prévenir ceux qu’ils essaient de rejoindre, plus d’autre choix que de marcher ou d’attendre le passage incertain d’un prochain convoi.

Tous ceux qui disposaient d’un moyen de transport et d’un peu de carburant (ou mieux, de vélos) sont partis rejoindre les campagnes ou les petites villes de province. La quarantaine passée, les trains recommencent à circuler, sporadiquement. Je tente ma chance sur la ligne Lyon / Clermont-Ferrand, en espérant trouver refuge dans un village de la Loire. Je suis en bonne santé et je peux travailler dur, remplacer les ouvriers agricoles qui manquent à l’appel, en échange du gîte et du couvert. Un regard autour de moi me confirme que nous sommes nombreux dans ce cas, il faudra que je me démarque pour me faire embaucher, ou que je trouve une ferme abandonnée pour refuge. Maintenant que la pandémie de 2026 est enfin derrière nous, il est temps de ramasser ce qu’il reste du pays.

Cette pandémie, personne n’y croyait. Une énième crise sanitaire pour écouler les stocks de vaccins et de médicaments des industries pharmaceutiques, ça sentait le scandale à plein nez. Moi la première, je n’ai compris l’ampleur du problème que bien trop tard. Un nouveau virus, le HAR, transmis par le moustique tigre – devenu très commun sur une grande partie de la planète avec la hausse des températures – s’est répandu dans la population comme une traînée de poudre. Comme il n’était a priori pas mortel et relativement bénin (tout au plus de la fièvre et des douleurs articulaires passagères), les autorités n’ont pas financé massivement les recherches de traitements. Quand la grippe saisonnière a tué plus que qu’à l’accoutumée, il y a de cela trois ans, des études ont été menées. Lorsque les deux virus cohabitent chez une même personne, celui de la grippe est plus virulent et le patient meurt rapidement. Cela a été confirmé l’hiver suivant. Les autorités de tous les pays ont alors tenté de juguler la crise, certains faisant un stock de vaccins anti-grippe, d’autres investissant dans la recherche sur le HAR. Puis, devant le nombre de personnes co-infectées, les chefs d’État ont pris, les uns après les autres, des mesures de confinement de la population pour éviter, enfin, la propagation de la grippe. Bien trop tard en ce qui nous concerne, la population française a été décimée et les survivants sont éparpillés. Les dictatures ont été plus rapides mais ont quand même subi de lourdes pertes.

Les gares défilent, les voyageurs s’entassent, je m’enfonce dans mes pensées. La majorité des travailleurs d’hier sont morts, les sans-abri les avaient précédé dans l’indifférence générale et les patrons, après les grandes faillites, sont devenus les nouveaux pauvres. Les survivants ruraux s’en sortent mieux que les autres, pays d’Afrique et d’Asie en tête. Les pouvoirs sont redistribués, le rythme de circulation des marchandises, personnes et nouvelles s’est considérablement ralenti. Le Monde redécouvre le présent après de longues années frénétiques, laissant la planète respirer un peu et renouveler ce qui peut l’être. Comme ça ne va pas durer très longtemps, je me prépare. D’abord, un travail agricole, une bonne situation, être autonome. Ne plus être pauvre. Ne pas rater le coche. Noirétable, ça sonne bien. Je descends, prête à entamer ma nouvelle vie.

Blâme !

Astaroth attend depuis trois jours dans l’antichambre de Satan. Il a répondu instantanément à sa convocation et attend depuis le bon vouloir du patron. De l’autre côté de la porte, pourtant épaisse, il devine des cris de colère et des supplications. Sans trembler de peur pour autant, Astaroth évite de bouger, de tousser ou de respirer pour ne pas attirer l’attention sur lui pour l’instant. Le résultat serait comique si Astaroth n’était pas entouré par son odeur pestilentielle, lovée autour de lui comme un nuage au sommet d’une montagne.

Cinq heures plus tard, la porte s’ouvre sur Satan, qui, d’un regard blasé, invite Astaroth à entrer. Celui-ci obtempère d’un pas alerte tout en essayant de se faire oublier ; Satan étant réputé colérique, autant faire profil bas sans passer pour un mollasson. Une fois dans l’antre du grand manitou, Astaroth patiente debout, en silence, et en profite pour jeter un coup d’œil au bureau du boss. Qui, étrangement, ressemble à n’importe quel bureau de n’importe quel chef. Des trieurs métalliques fermés à clé. Un immense bureau de bois verni couleur acajou, vide à l’exception des traditionnels sous-main (représentant la carte des Enfers), coupe-papier (en véritable ivoire de licorne) et tasse de café (enfin, Astaroth suppose que c’est du café). Un fauteuil de bureau très imposant, à défaut d’être confortable, côté Satan. Rien, pas même un tabouret, côté visiteur convoqué. Aucune décoration sur les murs en mortier et vieilles pierres, que l’on devine épais. Un chandelier qui descend du haut plafond, aux dizaines de lueurs tremblantes. Une cheminée dans laquelle entreraient sans problème deux bœufs et leur charrue, où dansent des flammes immenses dans un raffut de tous les diables et devant laquelle s’étale une peau de mammouth laineux.

Le temps qu’Astaroth termine son inventaire, Satan n’a toujours pas dit un mot. Il guette. Sitôt qu’Astaroth croise son regard, honteux de s’être abandonné à la curiosité, Satan ouvre le bal.

– Sais-tu pourquoi je t’ai convoqué, Astaroth, plus de dix siècles après notre dernière entrevue ?

– J’y pense depuis mon arrivée, mais je n’ai pas de réponse, Seigneur. J’imagine que vous voulez un bilan de mon activité sur cette période pour discuter de l’éventualité d’une promotion…

Grognement indistinct de Satan, à mi-chemin entre le rire et l’éructation.

– J’ai déjà mon bilan de ton activité de démon, Astaroth. Comment crois-tu que je connais ton nom, crois-tu que j’aie besoin de toi pour me faire une idée de ton zèle ? Non, n’ouvre pas la bouche, je n’ai pas non plus besoin que tu me répondes pour dialoguer avec toi. Des hochements de tête suffiront, et puis tu éviteras d’empuantir mon bureau plus que nécessaire. Astaroth, tu étais un bon démon. Tu as beaucoup œuvré pour le chaos, en offrant aux hommes tes prophéties sur l’avenir. Tu as rétabli la vérité sur les anges, exposant méticuleusement leurs bassesses et leurs fautes, semant la confusion dans les esprits. Tes légions ne tarissent pas d’éloges sur tes compétences de commandant. Tu ne recules devant aucun danger, tu sembles ignorer la peur et tu ne t’adonnes pas au sadisme, penchant superficiel qui altérerait ton jugement. Non, toi, tu es dans le genre efficace, pas passionné. Et pourtant, te voici, debout face à moi, dans mon bureau devant lequel je t’ai fait patienter trois jours et demie. Je vais effacer sur-le-champ le sourire qui menace de monter à ton visage, tu risquerais de t’enlaidir encore. Tu n’es pas bête, tu te doutes que tout ce décorum, ce n’est pas pour te féliciter. Tu as dû noter l’emploi du passé au début de ma tirade. Alors oui, pendant quelque temps, j’ai été satisfait de toi. Et puis quoi, quelques siècles sans surveillance, et que vois-je ? Tu as changé Astaroth. Tu es toujours aussi laid, tu pues toujours autant, mais pour le reste, tu es plus… modéré ? … avenant ? … drôle ? … compréhensif ?

À chaque épithète, Satan foudroie le démon qui, sans oser baisser les yeux, lutte contre le rouge qui persiste à lui monter aux joues. Cramoisi, il sent la sueur lui dégouliner sur les tempes et le long de l’échine. Après une pause juste assez longue pour laisser Astaroth se décomposer, Satan poursuit.

– N’oublie jamais quelle est ta place, Astaroth. À trop côtoyer les mortels, à tout connaître de chacun d’eux – leur passé, leurs pensées, leur avenir et leurs secrets les plus intimes- tu serais tenté de les croire singuliers. Tu voudrais les aimer. Partager leur complicité. Tu voudrais te rapprocher de certains, que tu juges attachants, sur des critères très certainement recevables. Les appréciant, tu chercherais presque à te faire aimer d’eux. N’essaie pas. Je te le dis une fois, je ne le répéterai pas. CE N’EST PAS TON RÔLE. Tu n’as pas à te mêler aux humains. Ni à tes subordonnés, d’ailleurs. Ta fonction est d’augmenter l’entropie de l’univers. D’accélérer l’avènement d’un désordre nouveau. Tu as une arme parfaite pour agir à ton échelle, l’esprit humain. Tu y déverses la connaissance à l’état brut. Point. Tu introduis le doute et une part de hasard dans les actions humaines. C’est primordial. Mais tu ne peux pas être aimé. Tu ne peux pas être compris. Tu dois rester inaccessible pour mener à bien ta mission. Qui prendrait au sérieux un démon sympa ? JE NE VEUX PAS D’UN DÉMON SYMPA. Tu ne peux pas non plus te tourner vers tes soldats pour être apprécié. Tu dois les commander. Tu dois quand il le faut leur donner le fouet ou les envoyer à la mort. Tu dois faire des exemples et récompenser l’obéissance. Tu ne peux pas avoir de relations parmi les soudards. Tu peux te faire admirer, à la rigueur, mais tu dois susciter une admiration ambivalente. Il faut que chacun de tes officiers aie envie de prendre ta place. Il te faut rester sur tes gardes. Tu dois inspirer la crainte autant que le respect. Tu ne peux pas te permettre d’aimer, Astaroth. Personne. Pour être compétent, tu dois rester seul. Aux Enfers et sur la Terre. À jamais.

Stoïque, Astaroth refoule une larme prête à le trahir. Il déglutit, espérant ainsi calmer le yoyo qui secoue sa pomme d’Adam. Tant bien que mal, il garde contenance et hoche la tête. Satan sourit. De toutes ses dents.

– Je vois que tu as compris le message. Je te laisse libre de tes méthodes, libre de ta forme (tu étais pas mal à tes débuts sous forme féminine). Comme c’est ta première incartade et qu’il n’y a pas eu de dégâts, je choisis de te faire confiance. Mais je te laisse l’odeur pour que tu ne t’oublies plus. Et dis-toi bien que je ne veux plus avoir affaire à toi. Jamais. Je ne te raccompagne pas, tu connais le chemin. File avant que je ne change d’avis.

Une fois la porte refermée sur un Astaroth soulagé mais anéanti par la perspective d’une éternité de solitude, Satan s’affale au coin du feu. En position fœtale sur la peau de mammouth, entre de violents sanglots, Satan se répète les points clé de sa semonce. “Tu ne peux pas te permettre d’aimer, Satan. Personne. Tu dois rester seul. Aux Enfers et sur la Terre. À jamais.”

Cachot huit

Du noir de ma cellule me parviennent des hurlements. Ils me semblent assez près, peut-être la cellule attenante à la mienne, mais je n’ai pas de certitude, je suis désorienté. Et les hurlements ne cessent pas. Ils se font plus intenses, comme si la personne hurlait en apnée pendant de longues minutes. Puis se transforment en pleurs spasmodiques, en plaintes rauques, d’une voix prête à rompre mais qui gémit encore. Enfin, au bout de quelques heures, la voix s’épuise et le silence retombe. Le même noir d’encre m’entoure, à tel point que je ne sais pas si mes yeux sont ouverts ou fermés. J’ouvre grand mes oreilles et tente de percevoir un bruit de pas, un raclement, une voix, une toux. Le vent qui tempêtait lors de mon arrivée. Plus rien. Seul au monde, oublié dans ma cellule.

Je n’ai pas mangé depuis mon incarcération, j’ai soif, je pue la transpiration, mais personne n’est passé. Cette absence totale de sons m’oppresse plus que les hurlements de tout à l’heure. Nul signe de vie à part moi, et encore, j’en viens à en douter. J’essaie de me concentrer sur ma respiration, les battements de mon cœur mais je panique. Je ne me reconnais pas, rien de moi ne me semble plus familier, j’ai l’impression de m’entendre pour la première fois, ou de m’inventer des sons pour me rassurer. Peut-être que j’ai disparu et que je ne m’en suis pas encore rendu compte ? Je n’ose même pas parler de peur de ne pas entendre ma voix. Il faut que je focalise mon attention sur le passé, cet implacable présent m’engloutit et m’épouvante.

J’ai choisi le cachot N°8 pour y passer la semaine et je ne sais déjà plus depuis combien de temps je suis là. Une expérience de vie, une opportunité à saisir, j’étais enthousiaste à l’idée de mettre ma liberté entre parenthèses pour une courte semaine. À un moment de ma vie où je me sentais à l’étroit dans mon quotidien, lié par d’innombrables fils entrelacés à mon travail, mes factures, ma famille, je trouvais intéressant de retrouver la sensation de liberté pleine et entière que je ressentais plus jeune. Et quoi de plus approprié que la privation pour réapprendre la satiété ? D’anciens contacts, j’ai trouvé la piste de ces cachots gérés par une société discrète mais très présente dans certains milieux. J’ai signé pour une semaine de vacances complètement déconnectées (c’est la formule-type conseillée pour évoquer mon séjour carcéral à mon entourage), ne connaissant du “programme” que ma date d’entrée et de sortie.

En arrivant (hier ou depuis plus longtemps déjà ?), j’ai fumé une dernière cigarette, envoyé un sms “bien arrivé <3” à ma femme ; j’ai enfermé mes possessions dans un coffre-fort à combinaison, signé une décharge et j’ai souri à la personne masquée qui m’a pris en charge. Je n’ai même pas pris le temps de regarder une dernière fois le ciel par la grande fenêtre à croisillons avant de descendre au sous-sol. J’ai apprécié la descente au chandelles, les vieilles pierres, les marches inégales, l’odeur humide, l’écho de nos pas et mon guide qui ne décrochait pas un mot. J’ai quand même eu un moment d’arrêt, une boule dans le ventre quand, sous le N°8, j’ai distingué une très lourde porte, bois et métal, sans la moindre fente. Ni serrure, ni passe-plat, ni œilleton, rien. Seul un panneau de bois, d’une seule pièce, renforcé de métal aux jointures et au centre.

Mon guide s’était arrêté, il a ouvert la porte à l’aide d’une carte magnétique, m’a laissé entrer et est ressorti sans un mot en me laissant la chandelle. J’ai fait le tour des quelques mètres carrés qui allaient m’accueillir la semaine. Un matelas  et une couverture au sol dans un coin, des ombres sur les épais murs de pierre, traînées brunes non identifiées (j’ai préféré ne pas m’en approcher de trop près), un immense miroir au plafond dans lequel je me suis senti tout petit en levant les yeux.  C’est tout. Pas de toilettes, de lavabo, ni fenêtre ni soupirail (évidemment). Je n’ai pas non plus trouvé de système de ventilation, mais la flamme de la bougie tremblotait au sol, c’est donc que l’air circule, d’une manière ou d’une autre. Une vague odeur de détergent, un arrière goût minéral, mais aucune trace de la puanteur qu’on s’attend à sentir dans ce genre d’endroits. J’ai encore observé le miroir, hors de portée de main mais captivant. La lumière tremblante, les ombres dansant tout autour, le matelas désolé et moi, à l’envers, en simple blouse, assis en tailleur sur la couverture et me regardant dans le plafond. C’était apaisant.

Puis la chandelle s’est entièrement consumée. Et dans le noir, j’ai pensé qu’à aucun moment on ne m’avait expliqué le déroulement de ma semaine. Allai-je rester seul ? Comment allait-on me nourrir ? Où pouvais-je faire mes besoins ? Y avait-il des corvées, de l’exercice physique ? Je n’avais posé aucune question depuis ma réservation, soucieux de renvoyer une image décidée et ferme à mes interlocuteurs. À l’instant où j’ai compris que je n’avais aucun moyen de voir ce qui m’entourait, j’ai regretté cette manifestation d’orgueil mal placé. Et j’ai ri de ma stupidité, un peu rassuré en songeant que la semaine à venir m’apprendrait l’humilité et me redonnerait le goût de vivre ma vie (ou le courage d’en changer, pourquoi pas ?).

Dans les ténèbres qui s’éternisent, le hurlement a repris. Voix cassée, on jurerait les cordes vocales à vif, la terreur suinte dans ce cri qui n’en finit plus. Je me bouche les oreilles à deux mains pour tenter d’y échapper. La plainte s’amplifie, déformée. Je panique, me tape la tête au sol pour couvrir ce cri trop humain. Mais toujours retentit ce mugissement, directement dans mon cerveau. Je meurs de soif et j’ai un goût de sang dans la bouche. Attentif à ma douleur, je porte les mains à ma gorge. Elle est raide, tendons saillants et elle vibre. Elle vibre, émettant une note unique qui me glace le sang.

La colline du silence – VII –

Épisode I / Épisode II / Épisode III / Épisode IV / Épisode V / Épisode VI

Une fois dehors, je marche en pilote automatique, et je me retrouve au bord du lac. Je commence à en faire le tour, une balade de six kilomètres ne sera pas de trop pour digérer la matinée. Son grand déballage m’a chamboulé. Je haïssais ses absences, il me tenait pour responsable de la mort de son amour. Je l’ai retrouvé, il ne montre aucun remord. Je ne sais plus sur quel pied danser alors je commence à courir à petites foulées le long de la promenade. J’essaie de me vider la tête, de faire le tri. J’ai eu ce que je voulais, je comprends ce qu’il a traversé. Toute cette lutte entre lui et moi, c’était juste un dérivatif à son deuil. J’étais un putain de dérivatif, et c’est tout. C’était si facile de s’en prendre au seul qui l’aimait inconditionnellement, qui revenait sitôt qu’il me lançait un bout d’os, qui s’engageait dans chaque conflit pour ne pas perdre le contact.

D’amertume, je m’arrête de courir et je crache sur le bord du chemin. La vague de colère, contenue par la hantise de le voir disparaitre à nouveau déferle enfin. Il s’est expliqué mais pour qui, pour quoi ? Ça n’a pas eu l’air de le soulager. Je ne demandais pas ça. Il ne s’est pas excusé, il s’est encore une fois foutu de moi. Il voulait juste savoir ce que je ferai de cette encombrante histoire. Il n’est pas allé jusqu’à dire que c’était de ma faute, il sait très bien que ce n’est pas le cas, mais il a choisi de ne pas en tenir compte. Plus j’y pense et plus je suis triste devant ce temps perdu. Triste et en colère d’avoir attendu pour rien. Je réalise que je suis parti à sa manière et que je ne sais pas s’il sera resté chez moi ou encore disparu à mon retour. Je ne le verrai peut-être plus. J’hésite entre panique et soulagement. Puis je sprinte, pour le sortir de ma tête. J’aurai tout le temps d’y penser plus tard.

Le tour du lac fini, en arrivant à l’embranchement me permettant de rentrer chez moi, j’entends crier “Cours, Forest, Cours !”. Il est là, sous un saule, et tape dans ses mains en riant. Je n’arrête pas ma course et lui fonce dessus, je ne supporte plus de voir ce sourire benêt sur son visage de mannequin. Je le percute et lui colle un coup de poing dans le sternum. Il perd l’équilibre, je le pousse plus violemment et m’assure qu’il tombe. Puis je m’assieds sur son ventre et ses bras, et je hurle en lui frappant le torse. Quand il a l’idée de se débattre, je roule sur le coté, m’éloigne à quatre pattes puis me relève. Je lui dis alors ce que je rumine depuis une heure. “Tu n’es qu’un égoïste, tu as cru que je serai toujours là pour tes mises en scène mesquines et cruelles. Je ne suis pas ton défouloir. Si c’est tout ce que tu as à me proposer, si ça t’amuse de te payer ma gueule, je n’ai pas besoin de toi. Tu peux disparaitre encore, et pour de bon cette fois”. Je m’apprête à rentrer chez moi, agité de tremblements nerveux ; je me rends compte que je pense ce que je lui ai dit. Je n’ai plus besoin de lui, je ne lui dois rien. Un frère, ça peut tout à fait s’oublier.

Je lui jette un dernier regard avant de partir, son sourire a enfin disparu de sa tête d’ange. Il est en pleurs, assis dans l’herbe sous le saule, les genoux entourés de ses bras et murmure “Pardonne-moi frérot. Pardonne moi”.

Fin.

Série de textes écrits en m’inspirant des déclencheurs, sur le blog de Daniel Davoust

La colline du silence – V –

Épisode I / Épisode II / Épisode III / Épisode IV

Lorsqu’il a fini son exposé, il se tait et ne bouge plus. Lentement, je me retourne et bascule mes pieds côté toit pour m’installer plus confortablement face à lui. Je peux alors l’observer plus franchement. Il a l’air d’avoir grandi, les cheveux qui entourent sa tête en bouclant me paraissent un peu plus blonds. Il est bronzé, aussi. Machinalement, je regarde ses avant-bras et je souris en remarquant ses bracelets. Je ne sais pas quoi dire, alors je lui montre mon poignet où se trouve, incongru, un très fin bracelet brésilien, décoloré mais que l’on devine anciennement bleu et orange. Il secoue la tête, éparpille ses bracelets et en isole un, identique au mien.

Je le regarde franchement, ému, j’essaie de deviner ses sentiments sous son sourire permanent. N’y arrivant pas, je me jette à l’eau. “Alors, on fait la paix ?” Sitôt que les mots franchissent mes lèvres, je réalise le puéril de ma proposition. Même si je pouvais effacer de ma mémoire trois ans de lutte, un an de disparitions impromptues et de réapparitions narquoises, je sais bien que cela ne dépend pas de moi. C’est lui qui a mené la danse pendant tout ce temps, sans rien me reprocher ouvertement. Pour oublier tout ça, il faudrait qu’il en ait l’envie. Je ris de ma naïveté, je jette un œil dans sa direction, il sourit sans me répondre. Je reprends, en pesant mes mots, parce qu’il faut bien que l’un de nous avance.

“C’est idiot, je ne suis pas en guerre contre toi, il n’y a pas de paix à faire. Et tu ne viens pas me demander pardon, ça ne te ressemble pas. Je suis presque sûr que tu ne saurais même pas pour quoi demander pardon. De mon côté, je ne sais pas si j’ai dit ou fait quelque chose qui t’a froissé il y a trois ans, mais si c’est le cas, je suis prêt à t’écouter.” Pause, aucune réaction de son côté, toujours le même sourire. “Bien sûr, on pourrait aussi ne rien évoquer et nous retrouver. Juste comme ça, ça marcherait peut-être ?” Toujours pas d’autre réaction que ce sourire de surfer californien sur son visage hâlé. Une pointe de peur et de colère s’empare de moi devant ce silence. Même présent, devant moi, il me fait perdre mes moyens. J’essaie de me contrôler, change de tactique.

“Tu sais que l’Homme n’a pas le monopole de la culture ? On a trouvé des chimpanzés qui portent des brins d’herbe derrière les oreilles, comme un bijou. C’est une femelle du groupe qui a commencé, elle a été imitée par ses congénères.” Là, il me répond, comme si nous nous étions quittés hier : “Chez les poissons aussi, on pourrait parler de culture. Au moins de transmission de connaissances. On peut entraîner des poissons à trouver de la nourriture dans un labyrinthe, jusque là, rien d’anormal. Mais ensuite on les met ailleurs, en présence d’autres poissons qui ne connaissent pas du tout ce dispositif, qui n’ont jamais fait d’expériences. On récupère ces nouveaux poissons, on les met dans le labyrinthe et ils trouvent la nourriture aussi rapidement que les poissons entraînés. On en conclut que les poissons sont capables de communication abstraite.”

Ma méthode a l’air de marcher, il parle. Je suis soulagé et agacé à la fois. On peut discuter de choses qui l’intéressent, mais pour le reste, je suis face à un mur. Un mur de sourires mais un mur quand même. Je décide de poursuivre un peu dans son sens, de gagner du temps. On parle du système immunitaire des plantes, de la découverte du LSD, de la mort de Gaudí, des trois cœurs des poulpes et de leur sang bleu, des techniques de fécondation des punaises et des serpents. Je me détends, c’est presque agréable d’échanger comme ça, j’ai l’impression de retrouver l’ambiance de nos douze ans. Puis il annonce, comme s’il avançait un nouveau fait sur lequel disserter, “Félix est mort cet été-là”. La première pensée qui me traverse la tête est de prévenir le boulot que je serai absent aujourd’hui.

À suivre…

Épisode VI / Épisode VII