La boutique de la nuit

2h07, je descends le rideau de l’épicerie 7J, je le cadenasse soigneusement, puis, comme chaque soir, j’éteins l’enseigne, entérinant la fermeture. Après 8h passées derrière le tiroir-caisse, à faire de la mise en rayon ou des mots croisés, je respire à pleins poumons l’air frais d’octobre. La lune est pleine, mais j’ai du mal à appréhender la quantité d’étoiles avec les lampadaires allumés. Je marche lentement, savourant les mouvements souples et nonchalants qui me ramèneront chez moi. Au passage piétons, je m’arrête, attendant le feu vert, juste pour le plaisir d’une pause alors que la rue est déserte.

En traversant, je sens une petite main agripper mon coude et me tirer en arrière. Je ne cherche pas à résister, et, au moment où je me retourne pour voir qui m’attrape, une Chrysler passe à toute allure, tous feux éteints, grillant le feu rouge pourtant bien installé. Je cherche autour de moi qui remercier pour m’avoir, au choix, sauvé la vie ou évité de grandes souffrances, mais je ne trouve qu’une carte de visite, tache blanche au niveau du sol. “La Nuit, boutique sur mesure, ouverture éphémère”. Rien au verso, pas le moindre plan ou numéro à contacter. La carte est comme neuve, il est improbable qu’elle soit tombée aux heures de pointe, elle aurait été piétinée, écornée, salie, déchirée.

Je fais un tour sur moi-même pour retrouver mon ange gardien, mais nulle trace d’une quelconque conscience dans les rues désertes. Quand je vais pour reprendre la route de mon appartement, le passage piétons a disparu. Je regarde de tous côtés, des fois que je sois juste désorienté, mais non. Je ne reconnais pas l’intersection. Derrière moi, l’enseigne de l’épicerie est de nouveau allumée. Je retourne sur mes pas, hésitant. Peut-être, par automatisme, ai-je cru éteindre sans le faire réellement ? Accélérant l’allure, j’arrive devant le rideau de fer. Ouvert. Au comptoir, je me vois tendre un sachet et rendre la monnaie. Les néons à l’intérieur sont éclatant, je plisse les yeux et m’approche pour mieux voir.

Je suis effectivement assis derrière la caisse, faisant passer machinalement quelques articles devant le scanner. J’entre, déconcerté. Je me salue d’un “bonjour” plutôt timide auquel me répond un “bonsoir” énergique. C’est bien mon intonation de voix. Je ressors de la boutique, cherchant des caméras ou le détail qui trahirait un canular. Levant la tête, je vois que l’enseigne lumineuse, toujours allumée, indique “7 nuits”, au lieu du 7J habituel. Mis à part mon sosie, personne ne m’a adressé la parole.

De retour à l’intérieur, je fais le tour des rayons, qui suivent un plan similaire à celui de mon épicerie, mais les références ont changé. Je ne trouve plus les pâtes, les packs de lait ni les bouteilles de vin. Sur les étagères, des boîtes à perte de vue, toutes identiques, des cubes bleu nuit de dix centimètres de côté, excepté leurs inscriptions, en petites lettres jaunes. Ici, nous trouvons du “sommeil de plomb”, de la “fièvre”, des “envies”, de la “nostalgie”, de l'”assurance”, de la “chaleur”, des “éclats de rire”, de l'”inspiration”. Le rayon suivant est plutôt branché astronomie : “Voie Lactée”, “Trou noir”, “Perséides”, “Vénus”… Le suivant a une tournure plus onirique : “le pays des Elfes”, “Voyages dans le temps”, “Animaux Fabuleux”, “Superpouvoirs”, “Vols et apnées”, “Sueurs Froides”, “Plus Vrai que Nature”… Et ça continue comme ça, allée après allée.

Troublé, je m’approche de la sortie, me cherchant du regard. Je me souhaite une bonne soirée, de l’air du client qui passait pour voir mais n’a rien trouvé. Je m’entends répondre qu’il me reste encore six visites, et “bonne nuit bien sûr !”

Je marche, sur pilote automatique, jusque chez moi. Les vingt minutes de trajet se déroulent cette fois-ci sans encombre. Du mini-balcon de la cuisine, je regarde la ville, paisible, sous mes pieds.  En levant le nez au ciel, je jette un dernier coup d’œil à la lune avant d’aller me coucher, épuisé. Elle est magnifique, simple lame de poignard lumineux, jouant à cache-cache derrière un nuage qu’elle déchiquette.

Bazarder le présent

Noël et ses fêtes sont derrière Capucine Jackson et elle se retrouve avec un encombrant présent sur les bras. Trop de secondes qui filent et s’étirent, dans une course effrénée, mais qu’elle regarderait au ralenti. Une cape de solitude se dépose sur ses frêles épaules, flocon après flocon, à chaque baiser d’au-revoir à ses proches. Capucine feinte et s’occupe, une minute après l’autre, trottinant pour remettre un semblant d’ordre dans la maison tout en ressassant la question fatidique : Comment se débarrasser du traînant présent sans pour autant attirer l’attention du futur, qui s’invitera bien assez tôt de lui-même ?

Quand tombe la nuit, Capucine Jackson a une idée. Elle bricole près d’une heure dans sa cave puis sort de chez elle. Elle arpente les ruelles en quette d’enfants tendant leur menotte en bâillant. Emmitouflée dans son chaud manteau d’hiver, elle guette des yeux qui brilleraient à hauteur de mollets, petites étincelles de vie vacillant sous les bourrasques du froid, de la faim et du cynisme. À petits pas pressés, elle arpente les quartiers les plus sombres de la ville, jusqu’à trouver une perle d’innocence, grelottant de froid sous une couverture, les yeux humides et la goutte au nez, à côté d’une femme au regard éteint, qui pourrait être sa mère. À leurs pieds, une pancarte à l’orthographe approximative demandant de quoi manger et soigner un hypothétique petit frère.

Capucine se penche et essaie d’engager la conversation. Comme elle s’y attendait, la mère ne la comprend pas et le petit sert d’interprète, omettant au fil de la conversation des pans de plus en plus larges de ses propos. Passées les banalités d’usage concernant le froid, la faim et l’état de santé des deux sans-abris, Capucine Jackson fouille son portefeuille à la recherche d’une ou deux pièces à offrir. Puis elle demande au petit comment il occupe ses journées sur son bout de trottoir. Il lui explique que quand sa mère le peut, elle lui apprend à lire et à compter. Il fait des paris sur les passants : qui s’arrêtera, qui sera méprisant, qui aura un air de pitié mêlé de culpabilité en accélérant le pas, qui les chassera. Il dort quand il peut, caché dans le giron maternel. Il chantonne avec elle les comptines folkloriques du pays de ses ancêtres. Il s’ennuie, souvent. Il l’écoute lui raconter la vie au Pays qu’il n’a pas connu. Rêve lui aussi à ce passé révolu, mais chaque jour plus attirant. La misère et la guerre de cet ailleurs sont mystérieux, la vie y est à la fois plus dure et plus douce, les aventures sont toutes plus extraordinaires les unes que les autres, la nostalgie maternelle colore en pastel cette patrie abandonnée à la hâte il y a presque dix ans.

Alors Capucine se lance et expose sa proposition au petit. Elle lui offre son présent. Toutes les secondes dont elle ne fait rien, il pourra les utiliser, comme un refuge dans la chaleur et le confort, ou comme escapade imaginaire. Il pourrait disposer de ce temps comme bon lui semble, hors de son corps d’enfant. Capucine serait simple spectatrice, légèrement en retrait de ses sens. L’expérience serait à peine plus qu’un rêve pour elle, sur lequel elle n’aurait aucun contrôle. La mère du garçon ne se rendrait compte de rien : ce ne serait que du temps supplémentaire, en marge de sa vie. Un peu comme une double ration temporelle simultanée, pendant que Capucine lui céderait régulièrement les bouts de présent qui l’embarrassent. Ainsi elle pourrait se concentrer sur les instants qui lui sont chers, sans avoir à occuper les heures entre deux perles de vie.

L’enfant est hésitant. Cela fait longtemps qu’il discute avec Capucine sans plus rien traduire à sa mère. Il aimerait avoir son avis mais connaît instinctivement sa réponse. Du bas de ses six ans, il marchande avec l’inconnue qui semble si décidée. Il veut l’assurance qu’il pourra arrêter à tout moment. Se réserve le droit de demander une réciprocité, plus tard, si son présent se mettait aussi à lui peser. Exige qu’à portée du corps de Capucine se trouve toujours à boire et à manger au moment de ses fugues. Demande de l’argent en plus pour son frère, parce qu’il n’a pas eu de cadeau de Noël. Capucine Jackson pèse le pour et et le contre, puis cède sur tout, sans précipitation. Alors l’enfant tend hardiment sa main. Capucine l’enveloppe de sa main gantée et y dépose un petit galet orné d’une pierre bleue en son centre. Le galet est doux et chaud. La pierre, froide comme la neige. Capucine explique le fonctionnement de l’objet, le changement de température et de couleur de la pierre lors de l’Appel. La pression à exercer successivement sur chaque bord du galet puis sur la pierre centrale. Le gamin hoche la tête, l’air grave. Il a compris, il répondra. Ne serait-ce qu’une fois, pour voir.

Capucine Jackson se relève lentement, ses jambes sont engourdies d’être restée accroupie si longtemps. Elle salue d’un signe de tête la mère et l’enfant, puis s’éloigne à petits pas, qui gagnent en assurance à chaque coin de rue. Sur ses lèvres, un sourire s’épanouit.

Nouveau départ

Saint-Étienne, le 15 mai 2028

“Éloignez-vous de la bordure du quai, s’il vous plaît”.

Aussitôt l’annonce terminée, le quai noircit d’une foule qui n’attendait que ce signal pour se précipiter à l’assaut du train qui entre en gare, le dernier avant longtemps. Mon sac ramené contre ma poitrine, je joue des coudes au milieu de la masse qui s’agite comme des mouettes survolant le sillage d’un chalutier. J’ai peu de temps pour monter dans un wagon déjà bondé, les portes se referment de force tandis que les déçus tapent sur les vitres ou crient leur frustration ou leur désespoir. Ils n’ont aucun moyen de prévenir ceux qu’ils essaient de rejoindre, plus d’autre choix que de marcher ou d’attendre le passage incertain d’un prochain convoi.

Tous ceux qui disposaient d’un moyen de transport et d’un peu de carburant (ou mieux, de vélos) sont partis rejoindre les campagnes ou les petites villes de province. La quarantaine passée, les trains recommencent à circuler, sporadiquement. Je tente ma chance sur la ligne Lyon / Clermont-Ferrand, en espérant trouver refuge dans un village de la Loire. Je suis en bonne santé et je peux travailler dur, remplacer les ouvriers agricoles qui manquent à l’appel, en échange du gîte et du couvert. Un regard autour de moi me confirme que nous sommes nombreux dans ce cas, il faudra que je me démarque pour me faire embaucher, ou que je trouve une ferme abandonnée pour refuge. Maintenant que la pandémie de 2026 est enfin derrière nous, il est temps de ramasser ce qu’il reste du pays.

Cette pandémie, personne n’y croyait. Une énième crise sanitaire pour écouler les stocks de vaccins et de médicaments des industries pharmaceutiques, ça sentait le scandale à plein nez. Moi la première, je n’ai compris l’ampleur du problème que bien trop tard. Un nouveau virus, le HAR, transmis par le moustique tigre – devenu très commun sur une grande partie de la planète avec la hausse des températures – s’est répandu dans la population comme une traînée de poudre. Comme il n’était a priori pas mortel et relativement bénin (tout au plus de la fièvre et des douleurs articulaires passagères), les autorités n’ont pas financé massivement les recherches de traitements. Quand la grippe saisonnière a tué plus que qu’à l’accoutumée, il y a de cela trois ans, des études ont été menées. Lorsque les deux virus cohabitent chez une même personne, celui de la grippe est plus virulent et le patient meurt rapidement. Cela a été confirmé l’hiver suivant. Les autorités de tous les pays ont alors tenté de juguler la crise, certains faisant un stock de vaccins anti-grippe, d’autres investissant dans la recherche sur le HAR. Puis, devant le nombre de personnes co-infectées, les chefs d’État ont pris, les uns après les autres, des mesures de confinement de la population pour éviter, enfin, la propagation de la grippe. Bien trop tard en ce qui nous concerne, la population française a été décimée et les survivants sont éparpillés. Les dictatures ont été plus rapides mais ont quand même subi de lourdes pertes.

Les gares défilent, les voyageurs s’entassent, je m’enfonce dans mes pensées. La majorité des travailleurs d’hier sont morts, les sans-abri les avaient précédé dans l’indifférence générale et les patrons, après les grandes faillites, sont devenus les nouveaux pauvres. Les survivants ruraux s’en sortent mieux que les autres, pays d’Afrique et d’Asie en tête. Les pouvoirs sont redistribués, le rythme de circulation des marchandises, personnes et nouvelles s’est considérablement ralenti. Le Monde redécouvre le présent après de longues années frénétiques, laissant la planète respirer un peu et renouveler ce qui peut l’être. Comme ça ne va pas durer très longtemps, je me prépare. D’abord, un travail agricole, une bonne situation, être autonome. Ne plus être pauvre. Ne pas rater le coche. Noirétable, ça sonne bien. Je descends, prête à entamer ma nouvelle vie.

Blâme !

Astaroth attend depuis trois jours dans l’antichambre de Satan. Il a répondu instantanément à sa convocation et attend depuis le bon vouloir du patron. De l’autre côté de la porte, pourtant épaisse, il devine des cris de colère et des supplications. Sans trembler de peur pour autant, Astaroth évite de bouger, de tousser ou de respirer pour ne pas attirer l’attention sur lui pour l’instant. Le résultat serait comique si Astaroth n’était pas entouré par son odeur pestilentielle, lovée autour de lui comme un nuage au sommet d’une montagne.

Cinq heures plus tard, la porte s’ouvre sur Satan, qui, d’un regard blasé, invite Astaroth à entrer. Celui-ci obtempère d’un pas alerte tout en essayant de se faire oublier ; Satan étant réputé colérique, autant faire profil bas sans passer pour un mollasson. Une fois dans l’antre du grand manitou, Astaroth patiente debout, en silence, et en profite pour jeter un coup d’œil au bureau du boss. Qui, étrangement, ressemble à n’importe quel bureau de n’importe quel chef. Des trieurs métalliques fermés à clé. Un immense bureau de bois verni couleur acajou, vide à l’exception des traditionnels sous-main (représentant la carte des Enfers), coupe-papier (en véritable ivoire de licorne) et tasse de café (enfin, Astaroth suppose que c’est du café). Un fauteuil de bureau très imposant, à défaut d’être confortable, côté Satan. Rien, pas même un tabouret, côté visiteur convoqué. Aucune décoration sur les murs en mortier et vieilles pierres, que l’on devine épais. Un chandelier qui descend du haut plafond, aux dizaines de lueurs tremblantes. Une cheminée dans laquelle entreraient sans problème deux bœufs et leur charrue, où dansent des flammes immenses dans un raffut de tous les diables et devant laquelle s’étale une peau de mammouth laineux.

Le temps qu’Astaroth termine son inventaire, Satan n’a toujours pas dit un mot. Il guette. Sitôt qu’Astaroth croise son regard, honteux de s’être abandonné à la curiosité, Satan ouvre le bal.

– Sais-tu pourquoi je t’ai convoqué, Astaroth, plus de dix siècles après notre dernière entrevue ?

– J’y pense depuis mon arrivée, mais je n’ai pas de réponse, Seigneur. J’imagine que vous voulez un bilan de mon activité sur cette période pour discuter de l’éventualité d’une promotion…

Grognement indistinct de Satan, à mi-chemin entre le rire et l’éructation.

– J’ai déjà mon bilan de ton activité de démon, Astaroth. Comment crois-tu que je connais ton nom, crois-tu que j’aie besoin de toi pour me faire une idée de ton zèle ? Non, n’ouvre pas la bouche, je n’ai pas non plus besoin que tu me répondes pour dialoguer avec toi. Des hochements de tête suffiront, et puis tu éviteras d’empuantir mon bureau plus que nécessaire. Astaroth, tu étais un bon démon. Tu as beaucoup œuvré pour le chaos, en offrant aux hommes tes prophéties sur l’avenir. Tu as rétabli la vérité sur les anges, exposant méticuleusement leurs bassesses et leurs fautes, semant la confusion dans les esprits. Tes légions ne tarissent pas d’éloges sur tes compétences de commandant. Tu ne recules devant aucun danger, tu sembles ignorer la peur et tu ne t’adonnes pas au sadisme, penchant superficiel qui altérerait ton jugement. Non, toi, tu es dans le genre efficace, pas passionné. Et pourtant, te voici, debout face à moi, dans mon bureau devant lequel je t’ai fait patienter trois jours et demie. Je vais effacer sur-le-champ le sourire qui menace de monter à ton visage, tu risquerais de t’enlaidir encore. Tu n’es pas bête, tu te doutes que tout ce décorum, ce n’est pas pour te féliciter. Tu as dû noter l’emploi du passé au début de ma tirade. Alors oui, pendant quelque temps, j’ai été satisfait de toi. Et puis quoi, quelques siècles sans surveillance, et que vois-je ? Tu as changé Astaroth. Tu es toujours aussi laid, tu pues toujours autant, mais pour le reste, tu es plus… modéré ? … avenant ? … drôle ? … compréhensif ?

À chaque épithète, Satan foudroie le démon qui, sans oser baisser les yeux, lutte contre le rouge qui persiste à lui monter aux joues. Cramoisi, il sent la sueur lui dégouliner sur les tempes et le long de l’échine. Après une pause juste assez longue pour laisser Astaroth se décomposer, Satan poursuit.

– N’oublie jamais quelle est ta place, Astaroth. À trop côtoyer les mortels, à tout connaître de chacun d’eux – leur passé, leurs pensées, leur avenir et leurs secrets les plus intimes- tu serais tenté de les croire singuliers. Tu voudrais les aimer. Partager leur complicité. Tu voudrais te rapprocher de certains, que tu juges attachants, sur des critères très certainement recevables. Les appréciant, tu chercherais presque à te faire aimer d’eux. N’essaie pas. Je te le dis une fois, je ne le répéterai pas. CE N’EST PAS TON RÔLE. Tu n’as pas à te mêler aux humains. Ni à tes subordonnés, d’ailleurs. Ta fonction est d’augmenter l’entropie de l’univers. D’accélérer l’avènement d’un désordre nouveau. Tu as une arme parfaite pour agir à ton échelle, l’esprit humain. Tu y déverses la connaissance à l’état brut. Point. Tu introduis le doute et une part de hasard dans les actions humaines. C’est primordial. Mais tu ne peux pas être aimé. Tu ne peux pas être compris. Tu dois rester inaccessible pour mener à bien ta mission. Qui prendrait au sérieux un démon sympa ? JE NE VEUX PAS D’UN DÉMON SYMPA. Tu ne peux pas non plus te tourner vers tes soldats pour être apprécié. Tu dois les commander. Tu dois quand il le faut leur donner le fouet ou les envoyer à la mort. Tu dois faire des exemples et récompenser l’obéissance. Tu ne peux pas avoir de relations parmi les soudards. Tu peux te faire admirer, à la rigueur, mais tu dois susciter une admiration ambivalente. Il faut que chacun de tes officiers aie envie de prendre ta place. Il te faut rester sur tes gardes. Tu dois inspirer la crainte autant que le respect. Tu ne peux pas te permettre d’aimer, Astaroth. Personne. Pour être compétent, tu dois rester seul. Aux Enfers et sur la Terre. À jamais.

Stoïque, Astaroth refoule une larme prête à le trahir. Il déglutit, espérant ainsi calmer le yoyo qui secoue sa pomme d’Adam. Tant bien que mal, il garde contenance et hoche la tête. Satan sourit. De toutes ses dents.

– Je vois que tu as compris le message. Je te laisse libre de tes méthodes, libre de ta forme (tu étais pas mal à tes débuts sous forme féminine). Comme c’est ta première incartade et qu’il n’y a pas eu de dégâts, je choisis de te faire confiance. Mais je te laisse l’odeur pour que tu ne t’oublies plus. Et dis-toi bien que je ne veux plus avoir affaire à toi. Jamais. Je ne te raccompagne pas, tu connais le chemin. File avant que je ne change d’avis.

Une fois la porte refermée sur un Astaroth soulagé mais anéanti par la perspective d’une éternité de solitude, Satan s’affale au coin du feu. En position fœtale sur la peau de mammouth, entre de violents sanglots, Satan se répète les points clé de sa semonce. “Tu ne peux pas te permettre d’aimer, Satan. Personne. Tu dois rester seul. Aux Enfers et sur la Terre. À jamais.”

Cachot huit

Du noir de ma cellule me parviennent des hurlements. Ils me semblent assez près, peut-être la cellule attenante à la mienne, mais je n’ai pas de certitude, je suis désorienté. Et les hurlements ne cessent pas. Ils se font plus intenses, comme si la personne hurlait en apnée pendant de longues minutes. Puis se transforment en pleurs spasmodiques, en plaintes rauques, d’une voix prête à rompre mais qui gémit encore. Enfin, au bout de quelques heures, la voix s’épuise et le silence retombe. Le même noir d’encre m’entoure, à tel point que je ne sais pas si mes yeux sont ouverts ou fermés. J’ouvre grand mes oreilles et tente de percevoir un bruit de pas, un raclement, une voix, une toux. Le vent qui tempêtait lors de mon arrivée. Plus rien. Seul au monde, oublié dans ma cellule.

Je n’ai pas mangé depuis mon incarcération, j’ai soif, je pue la transpiration, mais personne n’est passé. Cette absence totale de sons m’oppresse plus que les hurlements de tout à l’heure. Nul signe de vie à part moi, et encore, j’en viens à en douter. J’essaie de me concentrer sur ma respiration, les battements de mon cœur mais je panique. Je ne me reconnais pas, rien de moi ne me semble plus familier, j’ai l’impression de m’entendre pour la première fois, ou de m’inventer des sons pour me rassurer. Peut-être que j’ai disparu et que je ne m’en suis pas encore rendu compte ? Je n’ose même pas parler de peur de ne pas entendre ma voix. Il faut que je focalise mon attention sur le passé, cet implacable présent m’engloutit et m’épouvante.

J’ai choisi le cachot N°8 pour y passer la semaine et je ne sais déjà plus depuis combien de temps je suis là. Une expérience de vie, une opportunité à saisir, j’étais enthousiaste à l’idée de mettre ma liberté entre parenthèses pour une courte semaine. À un moment de ma vie où je me sentais à l’étroit dans mon quotidien, lié par d’innombrables fils entrelacés à mon travail, mes factures, ma famille, je trouvais intéressant de retrouver la sensation de liberté pleine et entière que je ressentais plus jeune. Et quoi de plus approprié que la privation pour réapprendre la satiété ? D’anciens contacts, j’ai trouvé la piste de ces cachots gérés par une société discrète mais très présente dans certains milieux. J’ai signé pour une semaine de vacances complètement déconnectées (c’est la formule-type conseillée pour évoquer mon séjour carcéral à mon entourage), ne connaissant du “programme” que ma date d’entrée et de sortie.

En arrivant (hier ou depuis plus longtemps déjà ?), j’ai fumé une dernière cigarette, envoyé un sms “bien arrivé <3” à ma femme ; j’ai enfermé mes possessions dans un coffre-fort à combinaison, signé une décharge et j’ai souri à la personne masquée qui m’a pris en charge. Je n’ai même pas pris le temps de regarder une dernière fois le ciel par la grande fenêtre à croisillons avant de descendre au sous-sol. J’ai apprécié la descente au chandelles, les vieilles pierres, les marches inégales, l’odeur humide, l’écho de nos pas et mon guide qui ne décrochait pas un mot. J’ai quand même eu un moment d’arrêt, une boule dans le ventre quand, sous le N°8, j’ai distingué une très lourde porte, bois et métal, sans la moindre fente. Ni serrure, ni passe-plat, ni œilleton, rien. Seul un panneau de bois, d’une seule pièce, renforcé de métal aux jointures et au centre.

Mon guide s’était arrêté, il a ouvert la porte à l’aide d’une carte magnétique, m’a laissé entrer et est ressorti sans un mot en me laissant la chandelle. J’ai fait le tour des quelques mètres carrés qui allaient m’accueillir la semaine. Un matelas  et une couverture au sol dans un coin, des ombres sur les épais murs de pierre, traînées brunes non identifiées (j’ai préféré ne pas m’en approcher de trop près), un immense miroir au plafond dans lequel je me suis senti tout petit en levant les yeux.  C’est tout. Pas de toilettes, de lavabo, ni fenêtre ni soupirail (évidemment). Je n’ai pas non plus trouvé de système de ventilation, mais la flamme de la bougie tremblotait au sol, c’est donc que l’air circule, d’une manière ou d’une autre. Une vague odeur de détergent, un arrière goût minéral, mais aucune trace de la puanteur qu’on s’attend à sentir dans ce genre d’endroits. J’ai encore observé le miroir, hors de portée de main mais captivant. La lumière tremblante, les ombres dansant tout autour, le matelas désolé et moi, à l’envers, en simple blouse, assis en tailleur sur la couverture et me regardant dans le plafond. C’était apaisant.

Puis la chandelle s’est entièrement consumée. Et dans le noir, j’ai pensé qu’à aucun moment on ne m’avait expliqué le déroulement de ma semaine. Allai-je rester seul ? Comment allait-on me nourrir ? Où pouvais-je faire mes besoins ? Y avait-il des corvées, de l’exercice physique ? Je n’avais posé aucune question depuis ma réservation, soucieux de renvoyer une image décidée et ferme à mes interlocuteurs. À l’instant où j’ai compris que je n’avais aucun moyen de voir ce qui m’entourait, j’ai regretté cette manifestation d’orgueil mal placé. Et j’ai ri de ma stupidité, un peu rassuré en songeant que la semaine à venir m’apprendrait l’humilité et me redonnerait le goût de vivre ma vie (ou le courage d’en changer, pourquoi pas ?).

Dans les ténèbres qui s’éternisent, le hurlement a repris. Voix cassée, on jurerait les cordes vocales à vif, la terreur suinte dans ce cri qui n’en finit plus. Je me bouche les oreilles à deux mains pour tenter d’y échapper. La plainte s’amplifie, déformée. Je panique, me tape la tête au sol pour couvrir ce cri trop humain. Mais toujours retentit ce mugissement, directement dans mon cerveau. Je meurs de soif et j’ai un goût de sang dans la bouche. Attentif à ma douleur, je porte les mains à ma gorge. Elle est raide, tendons saillants et elle vibre. Elle vibre, émettant une note unique qui me glace le sang.