Via Colorosa

Après la vie avec toi, immense, prodigieuse fresque animée en Technicolor aux couleurs entremêlées, magnifiées,

Depuis le noir charbon qui a recouvert le monde quand la fracassante réalité a fondu sur ton cœur puis le mien pour les étouffer, en funèbres pompes ou à petit feu,

De petites bulles de couleur émergent, éphémères, insaisissables. Un éclat de rire. Le ronron d’un chat lové dans mes bras, les yeux mi-clos et la patte posée en propriétaire sur mon épaule. La tête de fripouille des enfants qui s’apprêtent à faire une bêtise. Leur émerveillement devant une petite surprise. Leur visage qui s’éclaire tout entier dans le plaisir de me voir. Le parfum du mimosa. Le retour des papillons. Une mésange sur la fenêtre. Des bras câlins, enveloppants, autour de moi. Un croissant de lune. Des étoiles filantes. L’aigrette d’un pissenlit qui s’envole. Un repas délicieux accompagné d’un vin exquis. Un petit projet artistique ou artisanal. Un arc en ciel. Un jeu. Le soleil qui me réchauffe. Tes tulipes qui s’épanouissent. Les primevères, les jonquilles et les crocus. La tendresse d’une caresse sur ma peau. La chaleur au creux du ventre qui embrase mes sens. Les discussions conviviales avec les copains. Les instants de partage, sincère et profond, avec mes proches. Un regard qui s’accroche à mes yeux et me trouble. Un vol de canards sauvages. Un spectacle horripilant qui m’émeut aux larmes. Un livre captivant. Le plaisir manifeste d’un chat qui me suit au jardin.

Ces petites bulles qui me happent, me re-lient au présent pour trois secondes ou quelques heures. Et puis éclatent.

Irrésistible néant

Fermer les yeux. M’arrêter là. Suspendue entre deux tic-tac de l’horloge. Entre ces sempiternelles secondes qui m’éloignent inexorablement de toi et me rapprochent du néant où je te rejoindrai enfin. Juste arrêter. Pas de batailles, pas de plans, pas de déceptions, pas de petits pas, pas de torrents de larmes, pas d’océans de solitude, pas de petites victoires éphémères et si vaines, pas de course contre la montre. Même pas de repos. Juste rien. Ce rien sans retour où tu es parti sans moi. Un pas à franchir. Un canyon à traverser. Où ? Quand ?

Et ce corps qui s’entête à fonctionner. Le cœur qui bat, le diaphragme qui ouvre les poumons. La peau qui se fait chair de poule sous l’émotion, les muscles qui chauffent dans l’effort. Le sel qui coule des yeux, le froid qui transit les extrémités au fond du lit glacé. Les mots qui glissent de ma plume. Le trou béant au fond du ventre qui cherche désespérément à se combler. Et même l’amour qui gonfle devant les petites bouilles des minous et des minots que je regarde jouer.

Ce corps qui me porte chaque jour un peu plus loin, presque malgré moi. Qui sait mieux que moi ce dont j’ai besoin. Qui marche au radar vers la lumière et un peu de chaleur. Je n’ai qu’à le suivre, il veille sur moi. Mais quand déclarera-t-il forfait ? Quand jugera-t-il qu’on a assez souffert, qu’on s’est assez battus, qu’on n’est pas si forts que ça, qu’on peut s’arrêter là ? Que si le monde peut tourner sans toi, alors il peut aussi bien se passer de moi ? Sans chercher à trahir ce corps qui se démène et qui me guide, combien de temps encore ? Avant de pouvoir enfin cesser, moi aussi ? Combien de temps à vivre sans toi ?

Échoportrait

Vole, vole, battements d’ailes dans la nuit noire. Volette la chauve-souris, éperdue, déboussolée dans l’immensité des ténèbres. Trajectoire erratique, battements frénétiques, ballet chaotique.

Dans l’espace infini, d’inaudibles cris sont lancés, balises ultrasoniques qui ricochent et reviennent au hasard la heurter. Effleurer sa fine peau, égratigner la fragile membrane de ses ailes, bousculer ou sécuriser son vol effréné.

La chauve-souris ballotée, ultrasensible, surchargée d’informations ne sait plus interpréter les signes et percute au gré du vent des barrières, des gens, des fantômes. Se prend dans de gigantesques toiles gluantes avant de s’en arracher par l’énergie du désespoir.

Dans la tourmente, la chauve-souris apprend. Affine ses perceptions. Reçoit quelques échos à ses cris de détresse. Fait le compte des appels restés lettres mortes. De ceux qui n’ont jamais atteint leurs cibles. De creux en pleins, au milieu d’êtres-miroirs sporadiques, la chauve-souris dessine ses contours, donne une forme à son corps, des noms à ses sensations, des limites à ses angoisses.

Un cri dans la nuit

Le silence hurle dans la nuit. Personne n’entend le silence. Personne ne voit l’absence. Qui pour chercher l’absente qui cherche ses fantômes, se débat avec ses démons, prisonnière d’un disque rayé ? Qui pour délier les fils d’araignée qui l’enserrent et l’engluent, pour tisser d’autres filins en forme de mains tendues ? Qui pour remplacer les images, les sons, qui la submergent, la noient en silence ?

Les solitudes s’accumulent. Le manque, toujours bien présent. Qui se goinfre des regrets, du passé immuable mais qui pourtant se décline en une infinité de variations alternatives. Et la Solitude, en majuscule, plus tenace, insidieuse, bien plus ancienne, qui refait surface. Les rires dans la pièce d’à côté. Les mêmes que dans son enfance, quand elle était punie et que les autres faisaient comme si de rien. La pire des punitions, la vie joyeuse qui continue sans elle, juste à côté d’elle.

Elle fuit ces solitudes. Fuit les inquiétudes temporisées, les explications coincées quelque part derrière le sternum noué, le réflexe très félin sous la douleur de mordre la main enfin tendue. Elle marche à l’instinct, dans l’air frais, sur les traces d’autres vies, d’autres temps. Suit ce corps qui sait trouver ce dont il a besoin. Qui déniche et achemine des images tangibles, variées, nombreuses, vers le gouffre au fond du cœur, pour construire un plancher sur lequel reprendre appui. Elle sort la tête de l’eau. Puis se rappelle l’oreille amie qui a promis son assistance en toutes circonstances, à la hauteur de ses moyens, voire un peu plus.

Elle émerge, enfin. Reprend pied, purge le fiel qui débordait. Et retrouve une étoile, veilleuse qui scintille sans trop trembler pour la guider dans la nuit.

Vivre avec

Des heures, des jours, des semaines, des mois ont passé. Sans toi. Avec le temps, la douleur reste là, bien présente. Toujours autant de journées où il est insupportable que le soleil se lève. Sans toi.

On s’habitue. Pas à ton absence, non. Comment s’habituer à cette absence lancinante ? On s’habitue à la douleur. On s’habitue aux tremblements de corps intempestifs. On garde le cap pendant le gros de la tempête. On s’habitue à la gorge qui se serre, aux larmes à fleur de paupières. On s’habitue au sternum qui coince, nouvelle limitation dans la collection des tensions de ce corps qui vit.

Et on essaie la joie par dessus la douleur, on essaie le calme par dessus la douleur, on essaie les accomplissements, la fierté par dessus la douleur. On essaie d’être heureux, par dessus cette douleur.

Comme un nouvel état de fait, la vie après un coup d’éclat. Comme on apprend à vivre après une amputation. Vivre avec ce membre fantôme qui nous taraude. Vivre au présent avec les souvenirs de la vie d’avant. Trouver d’autres chemins, d’autres rites, d’autres constructions. Et toujours cette douleur, qui nous accompagne, et qui déjà, fait partie de nos vies.