Mosaïque

Ma vie. Éparpillée à mes pieds comme une céramique explosée au sol. Un oiseau de porcelaine. Éclaté en plein vol.

Des bouts de vie, tranchants, mêlés à la terre dans un ensemble incohérent, aux couleurs vives et parfois mal assorties.

De doux souvenirs aiguisés comme des rasoirs. Des routines rutilantes. Des projets devenus puzzles. De la poussière d’amour, partout ; minuscules esquilles qui volent au vent et s’infiltrent dans le moindre interstice. D’infimes regrets, petites billes de verre, polis d’avoir été tournés et retournés en tous sens.

Lentement, l’un après l’autre, il me faut ramasser ces éclats de vie. Les réassembler en un tableau plus grand que l’original. Les apparier avec soin. Les lier un à un dans un mortier de rires et de larmes. Trouver une harmonie qui m’échappe totalement quand je ne vois qu’un gâchis insensé, les restes d’un immense bonheur fracassé si violemment.

N’en oublier aucun. Surtout ne rien oublier. Porter les souvenirs de nos deux vies entremêlées dans mon seul cœur. Qui déborde jour après jour, larme après larme, de trop d’amour, de trop de vide, de trop de vie.

Espérer, peut-être. Qu’après des mois, des années de ce travail fastidieux, tortueux, il en sorte une mosaïque. Modeste ou grandiose. Complète, enfin.

La vie

Ça pique quand on s’y frotte un peu. Ça gratte et ça colle, ça poisse et ça tiraille. Ça s’ajuste mal, ça coince aux entournures.

Ça déborde sans sommation. Tourbillons de sensations, minuscules abrasions sur la chair à vif.

La vie. Hors de la ouate. Les gens. Les contacts. Les mots. Les images. Les sons. Les odeurs. Carapace arrachée. À vif. Pensées en pagaille. Assaillie. Par la vie. Piqûre après piqûre. Se réhabituer. À la vie.

Chemin faisant

Un pas après l’autre, le paysage se transforme sous mes yeux. Lentement. Subtilement. À doux à-coups. Je cherche la beauté d’une côte presque sauvage. Je cherche les couleurs du monde dans des landes de bruyère. Je cherche mon chemin dans les sentiers qui serpentent. Je cherche l’horizon au détour d’une pointe. Et, sans me chercher, je me trouve.

Un pas après l’autre, je tire délicatement sur le fil de mes pensées qui sinuent. Je délie sans forcer les nœuds qui s’y sont formés, jour après jour, mois après mois, année après année, faute d’entretien. Au gré des virages, des lignes droites, des collines, des escarpements, des pentes, des boucles, les rouages s’ajustent. La machine se remet enfin à fonctionner. J’avance, bien plus loin que ne me mènent mes pas. J’avance, sur le chemin, sur mon chemin.

Amitié 2.0

La familiarité, tu peux. Les confidences, tu peux. Les blagues, tu peux. L’honnêteté, tu peux. Le léger, l’anodin, tu peux. La gravité, tu peux aussi.

Si j’ai l’habitude de flâner, de papillonner, alors que tu cours et sautes et dribbles et changes sans cesse de direction, je veux bien t’accompagner un peu. Découvrir ton univers. Éprouver ton rythme pour quelque temps.

Mais s’il te plaît, laisse-moi sentir le manque. À l’heure de l’instantané, de l’hyper-connexion, du tout-tout de suite, fais moi languir un peu. Je veux ressentir l’absence, me délecter du vide, apprécier le silence qui offre un lit au cours de mes pensées.

Ne me réponds pas de suite, laisse-moi échafauder des scénarios, imaginer des dialogues virtuels, douter de la réalité de nos échanges, me poser, apprendre la patience et me détacher enfin avant de m’entraîner à nouveau dans un ping-pong effréné.

Offre-moi de l’ennui en ciment d’une amitié naissante, des espaces à ne surtout pas combler de myriades de mots, qui seront bien assez tôt futiles et vains.

La tache

L’encrier s’est malencontreusement renversé sur le poème en cours d’écriture. Dans la hâte d’écrire, dans l’euphorique élan d’une irrépressible inspiration, un faux mouvement, un geste irréfléchi, non contrôlé. Une tache se forme, déforme déjà le parchemin, se répand sur les mots. Sidération. Arrêter immédiatement l’écriture en cours, perdre l’élan créateur. En réaction à l’effroi des mots recouverts, l’urgence d’éponger cette tache avant qu’elle n’atteigne l’ensemble du texte. Suspendre le geste, l’atténuer : effacer la tache, c’est prendre le risque d’effacer les mots en dessous, de percer le fragile vélin. Ne rien faire, c’est prendre le risque de gâcher à jamais ce bout de poème, de voir la tache s’élargir et de rendre illisible, incompréhensible, l’ensemble du texte. Tapoter, tamponner doucement, pour absorber l’encre au mieux, en évitant le plus possible de toucher aux mots jouxtant l’éclaboussure, encore indemnes. Et puis ne plus toucher à rien.

Hésiter à poursuivre l’écriture ou à recommencer sur une page blanche. D’un côté, la peur de commettre un nouvel impair freine la plume. D’un autre côté, réécrire le texte, c’est écrire un nouveau poème et laisser l’ancien en suspens. On ne peut tout simplement pas écrire deux fois le même poème.

Une troisième direction. Attendre que l’encre sèche et blêmisse. Voir quels motifs elle dessinera. Les mots seront-ils encore déchiffrables en dessous, par transparence ? La tache une fois séchée par le temps, sera-t-elle finalement hideuse, comme une bavure dénaturant à jamais le poème ? Révèlera-t-elle une forme inédite, éclairant le texte ainsi illustré d’un sens inattendu ? Laissera-t-elle une simple marque, légère, comme une cicatrice, une imperfection parmi tant d’autres sur le cuir tendu ?

User du temps comme constituant à part entière du poème avant d’y poser de nouveaux mots. Le laisser suivre naturellement son cours, sans chercher à le retenir, à le figer, à l’oublier. L’accepter enfin pour ce qu’il est : l’alchimiste qui transforme l’infinité des possibles en présent, les présents en souvenirs, et les souvenirs en poésie.