Le danseur malgré lui

Il était une fois un jeune homme que l’on força à danser de trop nombreuses fois, pendant de trop nombreuses années. Par esprit de revanche, et surtout parce qu’il n’aimait vraiment pas ça, il se jura un matin de ne plus jamais danser.

J’ai croisé cet homme il y a quelque temps, à l’occasion de grandes fêtes de printemps. Cela faisait plus de vingt ans qu’il refusait toutes les invitations, tantôt se dérobant, tantôt expliquant sa démarche, tantôt répondant un joli “non merci” d’une voix claire, selon qui lui proposait de l’accompagner sur la piste de danse. Je ne l’ai pas invité. Il n’a pas bougé.

J’ai dansé jusqu’à une heure avancée de la nuit. Quand les danseurs essoufflés sont rentrés dormir, quand les dernières notes ont été exhalées d’instruments bien fatigués, il restait seul, parfaitement éveillé dans le silence encore bourdonnant. Nous avons parlé et ri jusqu’au matin.

Je l’ai souvent revu, immobile en bord de piste et pourtant si présent. J’ai continué à danser jusqu’aux fins de soirée, sans jamais le forcer à me suivre, et j’ai pris l’habitude de prolonger l’ivresse de ces nuits à ses côtés, à palabrer sans trêve jusqu’à ce que le ciel pâlisse.

Ses mots me suivaient puis prenaient les devants. Ils avançaient de quelques pas puis s’éloignaient pour me laisser de la place. Ils m’entraînaient d’un côté, de l’autre, laissaient ma tête sans dessus dessous tant ils étaient vifs et rythmés. Puis tout se calmait, le temps de reprendre nos esprits, d’écouter nos échos s’entrecroiser, se réorganiser, s’ajuster. Et de nouvelles salves fusaient, se répondaient, tournaient dans l’air électrique avant de rouler à nos pieds, foudroyées.

De nuit en nuit, depuis cette époque, l’homme enchaîne les pas, adapte son rythme à ma musique, me guide dans son univers, pirouette, s’efface pour mieux revenir où je ne l’attends pas.

Il valse et tourbillonne mieux que le meilleur des danseurs. Sans même le savoir.

Que faire quand un chat vous adopte ?

Qu’il soit des villes ou des champs, le chat est un animal qui peut vous combler de joie quand il jette son dévolu sur vous et vous adopte comme compagnon. Mais il a un mode de fonctionnement qu’il vaut mieux connaître si l’on veut partager sa vie féline et limiter les déconvenues…

Tout d’abord, il faut lui offrir un cadre adapté pour qu’il se sente bien chez vous. Le chat choisit toujours le meilleur angle de vue, un coin confortable et chaleureux duquel il peut voir d’un coup d’œil tout son environnement. Il doit se sentir calé, si possible dans un angle pour assurer ses arrières. Il faut aussi qu’il puisse prendre de la hauteur facilement, pour lui permettre d’être en accord avec ses instincts, ce qui le comble. Il faut aussi, comme pour tout animal, satisfaire ses besoins en nourriture et boissons (vous repèrerez assez rapidement ses préférences, mais n’hésitez pas à lui proposer de nouvelles saveurs, le chat aime être stimulé), et lui indiquer les endroits où il peut se soulager sans crainte d’être dérangé.

Ensuite, le chat a besoin d’espace. Physiquement et métaphoriquement. Le chat adore avoir vue sur l’extérieur et il n’aime pas les portes fermées : il doit pouvoir aller et venir à sa guise. Se blottir dans sa cachette et explorer le monde. Se frotter contre vos jambes puis repartir comme il est venu, sans crainte que vous ne le capturiez. S’il se sent piégé, enfermé, même pour dix secondes, il fera tout ce qui est en son pouvoir pour s’échapper, quitte à vous blesser, sans même le faire exprès : encore une fois, il ne suit que son instinct. Pour être sûr que le chat souhaite votre compagnie, laissez-le venir à vous, ne le brusquez pas. Montrez-lui que vous êtes là, précisez votre intention, votre humeur joueuse, calme ou câline, et laissez-le aviser en fonction de sa propre humeur. Si vous le faites fuir en étant empressé ou par une quelconque maladresse, reprenez les bases, tenez-vous à distance, sans insistance, laissez-le vous jauger de loin et il reviendra de lui-même.

Enfin, il faut savoir que rien n’est acquis avec un chat, votre relation sera un apprivoisement permanent et mutuel. Des rituels peuvent être mis en place, et brusquement ne plus convenir. Ils pourront aussi changer pour laisser la place à d’autres rituels, qui n’appartiendront qu’à vous, l’espace d’un instant. Les limites du félin sont fluctuantes en fonction de la météo, de son état de fatigue, des stimulations qu’il a eues jusque là, de son humeur du moment, qu’il vaut mieux savoir décrypter. Si vous avez le moindre doute, n’hésitez pas à proposer simplement, pour voir sa réaction, avant de poursuivre votre idée. Marquez régulièrement des pauses dans vos jeux ou vos câlins pour lui laisser un échappatoire et vous assurer qu’il profite autant que vous de votre interaction. En effet, contrairement à ce que d’aucuns pourraient penser, ce n’est pas parce que le chat se roule sur le dos, dévoilant son ventre en vous regardant du coin de l’œil qu’il ne va pas vous mordre ou vous griffer si vous essayez de le toucher. Ce n’est pas parce qu’hier il raffolait de caresses, se frottant le menton contre votre barbe ou sous vos ongles qu’aujourd’hui il vous en demandera. Peut-être qu’aujourd’hui, il souhaite juste se poser à côté de vous, sans contact, juste pour profiter du calme de votre respiration et de la plénitude que votre compagnie lui procure. Et si vous voulez adopter en retour ce chat qui vous a choisi, alors profitez sereinement de cette facette de lui, plus sauvage, plus âpre, qu’il ne montre que lorsqu’il se sent en confiance, en attendant d’autres jeux, d’autres câlins.

Dernier avertissement

Le corps parle mais je ne l’écoute pas. Je ne l’écoute plus. Je n’écoute que ses encouragements, pas ses demandes de répit. Il chuchote, tant bien que mal. Le cerveau traduit, interprète, minimise. Le corps n’insiste pas. Il trouvera un autre moyen.

Les cernes ne suffisent pas. Les paupières collantes ne suffisent pas. Le teint cireux ne suffit pas. Les baîllements à répétition ne suffisent pas. La lassitude, les membres lourds et gourds ne suffisent pas. Les frissons de froid dans la tiédeur printanière ne suffisent pas. Les micro-siestes à n’importe quelle occasion sont devenues banales, elles n’ont rien d’inquiétant. Les petites étourderies au travail sont mises sur le compte de la charge mentale importante, tout à fait normale en cette période de l’année. Les immenses sourires irradiant du cœur m’aveuglent, masquent tous les signaux d’alarme. Le corps n’insiste pas. Il trouve un autre moyen.

Le bruit et les vibrations caractéristiques de la route me tirent brutalement de ma torpeur dans l’habitacle chauffé par le soleil de début d’après-midi. Les yeux subitement grands ouverts m’informent que la voiture chevauche la ligne de rive à ma droite. L’écart se réduit avec la glissière de sécurité. Décharge d’adrénaline. Redressement du véhicule. Contrôles dans toutes les directions. La route est absolument déserte, tout va bien. Tous les sens aux aguets me ramènent à bon port en sécurité. Comme quand j’étais môme, j’ai rentré in extremis tous mes chevaux à l’écurie. Camp. Perchée. Pouce. Il ne peut plus rien m’arriver d’affreux maintenant.

Terreur rétroactive. Contrecoup. Je m’endors comme une masse aussitôt posée sur le moelleux d’un canapé. Le réveil est difficile, le reflux de l’adrénaline me laisse vidée de toute énergie. Les jambes refusent de me porter. Les bras sont cotonneux. La tête peut bien réfléchir à toute la masse de travail, trier l’urgent de l’important, le corps ne coopère plus.

Alors je dors et lui promets de ne plus jamais le mettre en sourdine. Le reste devra attendre.

Les yeux fermés, le cœur ouvert

Mes yeux plantés dans les tiens, la gorge serrée, je te parle. Les mots s’écoulent lentement, difficilement. Chacun d’eux est comme un aiguillon planté dans ton cœur. Malgré la peine que je te fais, tes yeux noyés de larmes et pourtant si clairs me permettent de poursuivre. De lancer les mots-poignards avant qu’ils ne deviennent mots-poisons. Et seule la certitude que tu pourras les contrer, que tu sauras cicatriser, me donne la force de continuer la purge, de combler le fossé creusé par l’érosion au fil des années.

La confiance, c’est de m’abandonner dans tes bras, yeux fermés, et de te laisser chambouler mon équilibre sans chercher à me retenir,

La confiance, c’est à la fois te suivre et te guider, sans savoir où on va,

La confiance, c’est te laisser faire les choses à ta manière, me reposer sur toi,

La confiance, c’est fermer mes yeux dans la pénombre et les pièges d’un mardi soir et être sûre qu’il ne m’arrivera rien de fâcheux,

La confiance, c’est mes doigts à deux centimètres de tes aisselles ou du creux de ton aine, et ne pas te chatouiller,

La confiance, c’est m’enivrer à tes côtés, parler sans filtre, rire trop fort et toujours compter sur toi pour prendre soin de moi,

La confiance, c’est te dire mes blessures et mes espoirs, mes fêlures et la poussière d’or qui pourrait les embellir,

La confiance, c’est me montrer, l’âme nue, sans artifice, sans maquillage, et avoir la certitude que tu m’accueilleras toute entière, peu importe ce que tu découvriras,

La confiance, c’est enfin de savoir que tu peux tout entendre, que je n’ai pas à me cacher de toi, aussi douloureux que soient mes mots à tes oreilles et à ton cœur…

L’équilibriste

Je suis née un matin de février, debout sur un fil au milieu des étoiles qui déjà pâlissaient. Sous mes pieds malhabiles, un fil. Et sous ce fil, le vide. Abyssal, tumultueux, vertigineux. Une vue magnifique pour mes yeux tout neufs. Un gouffre miniature dans le cœur à l’idée de basculer. J’ai grandi en virevoltant sur mon fil. En un éternel et unique mouvement pour me porter et m’équilibrer. Se figer, à cette hauteur, c’est déjà presque mourir.

Avec le temps est venue l’expérience, puis l’aisance. Une connaissance intime des courants aériens, une analyse en continu des variations de la tension du fil, une lecture très fine de l’hygrométrie en altitude en lien avec l’adhérence de l’acier. J’ai tout appris avec un droit à l’erreur minimaliste. Quelques terreurs glacées, de nombreux battements de cœur manqués, mais j’ai toujours su garder le fil. À présent, je papillonne et pirouette sans cesse. Marcher ne me suffit plus, le rêve de voler m’obsède mais je n’ose faire le pas de côté pour le réaliser. Alors j’enchaîne les cabrioles en bord de ciel, souvent les yeux fermés, je change de rythme, je danse ma vie sur mon fil.

Depuis aujourd’hui, je sens des anomalies dans la trame de mon fil. Il me semble mouvant, il se tortille, il glisse. Il semble même s’effilocher par endroits. Toujours courant, bondissant, je m’adapte à ces nouvelles informations. Jusqu’à apercevoir au loin un spectacle sidérant. Je suis arrivée à un bout de mon fil, tranché net. Affolée pour la première fois depuis longtemps, je fais demi tour et remonte le fil jusqu’à oublier cette vision de cauchemar. Si je cours assez vite, il me reste probablement quelques années avant que le fil ne s’affaisse de lui même, ou que j’arrive à son autre extrémité. En attendant, j’ai encore de belles acrobaties à tester, perchée en équilibre sur mon fil.