Irrésistible néant

Fermer les yeux. M’arrêter là. Suspendue entre deux tic-tac de l’horloge. Entre ces sempiternelles secondes qui m’éloignent inexorablement de toi et me rapprochent du néant où je te rejoindrai enfin. Juste arrêter. Pas de batailles, pas de plans, pas de déceptions, pas de petits pas, pas de torrents de larmes, pas d’océans de solitude, pas de petites victoires éphémères et si vaines, pas de course contre la montre. Même pas de repos. Juste rien. Ce rien sans retour où tu es parti sans moi. Un pas à franchir. Un canyon à traverser. Où ? Quand ?

Et ce corps qui s’entête à fonctionner. Le cœur qui bat, le diaphragme qui ouvre les poumons. La peau qui se fait chair de poule sous l’émotion, les muscles qui chauffent dans l’effort. Le sel qui coule des yeux, le froid qui transit les extrémités au fond du lit glacé. Les mots qui glissent de ma plume. Le trou béant au fond du ventre qui cherche désespérément à se combler. Et même l’amour qui gonfle devant les petites bouilles des minous et des minots que je regarde jouer.

Ce corps qui me porte chaque jour un peu plus loin, presque malgré moi. Qui sait mieux que moi ce dont j’ai besoin. Qui marche au radar vers la lumière et un peu de chaleur. Je n’ai qu’à le suivre, il veille sur moi. Mais quand déclarera-t-il forfait ? Quand jugera-t-il qu’on a assez souffert, qu’on s’est assez battus, qu’on n’est pas si forts que ça, qu’on peut s’arrêter là ? Que si le monde peut tourner sans toi, alors il peut aussi bien se passer de moi ? Sans chercher à trahir ce corps qui se démène et qui me guide, combien de temps encore ? Avant de pouvoir enfin cesser, moi aussi ? Combien de temps à vivre sans toi ?

Échoportrait

Vole, vole, battements d’ailes dans la nuit noire. Volette la chauve-souris, éperdue, déboussolée dans l’immensité des ténèbres. Trajectoire erratique, battements frénétiques, ballet chaotique.

Dans l’espace infini, d’inaudibles cris sont lancés, balises ultrasoniques qui ricochent et reviennent au hasard la heurter. Effleurer sa fine peau, égratigner la fragile membrane de ses ailes, bousculer ou sécuriser son vol effréné.

La chauve-souris ballotée, ultrasensible, surchargée d’informations ne sait plus interpréter les signes et percute au gré du vent des barrières, des gens, des fantômes. Se prend dans de gigantesques toiles gluantes avant de s’en arracher par l’énergie du désespoir.

Dans la tourmente, la chauve-souris apprend. Affine ses perceptions. Reçoit quelques échos à ses cris de détresse. Fait le compte des appels restés lettres mortes. De ceux qui n’ont jamais atteint leurs cibles. De creux en pleins, au milieu d’êtres-miroirs sporadiques, la chauve-souris dessine ses contours, donne une forme à son corps, des noms à ses sensations, des limites à ses angoisses.

Un cri dans la nuit

Le silence hurle dans la nuit. Personne n’entend le silence. Personne ne voit l’absence. Qui pour chercher l’absente qui cherche ses fantômes, se débat avec ses démons, prisonnière d’un disque rayé ? Qui pour délier les fils d’araignée qui l’enserrent et l’engluent, pour tisser d’autres filins en forme de mains tendues ? Qui pour remplacer les images, les sons, qui la submergent, la noient en silence ?

Les solitudes s’accumulent. Le manque, toujours bien présent. Qui se goinfre des regrets, du passé immuable mais qui pourtant se décline en une infinité de variations alternatives. Et la Solitude, en majuscule, plus tenace, insidieuse, bien plus ancienne, qui refait surface. Les rires dans la pièce d’à côté. Les mêmes que dans son enfance, quand elle était punie et que les autres faisaient comme si de rien. La pire des punitions, la vie joyeuse qui continue sans elle, juste à côté d’elle.

Elle fuit ces solitudes. Fuit les inquiétudes temporisées, les explications coincées quelque part derrière le sternum noué, le réflexe très félin sous la douleur de mordre la main enfin tendue. Elle marche à l’instinct, dans l’air frais, sur les traces d’autres vies, d’autres temps. Suit ce corps qui sait trouver ce dont il a besoin. Qui déniche et achemine des images tangibles, variées, nombreuses, vers le gouffre au fond du cœur, pour construire un plancher sur lequel reprendre appui. Elle sort la tête de l’eau. Puis se rappelle l’oreille amie qui a promis son assistance en toutes circonstances, à la hauteur de ses moyens, voire un peu plus.

Elle émerge, enfin. Reprend pied, purge le fiel qui débordait. Et retrouve une étoile, veilleuse qui scintille sans trop trembler pour la guider dans la nuit.

Bille de flipper

TW : mort, deuil, manque.

Le manque. Tous ces moments où tu n’es pas là. Ces premières fois dans ma vie sans toi. Reprendre une par une toutes les choses que je savais faire avant et m’écrouler sous le poids de cette non-matière. Ton absence.

La culpabilité. Et si. Et si. Ces mots qui me déchirent la tête et le cœur sitôt mis en pensées. Et si j’avais appelé plus tôt. Et si tu m’avais écoutée. Et si j’avais reconnu les signes. Et si j’avais réussi à te ramener. Et si…

Le traumatisme. La chute. La détresse. L’espoir, l’urgence, l’angoisse. Ces quatre vingt dix minutes d’images, de sons, d’odeurs. Cinq mille quatre cent secondes et des brouettes qui tournent et tournent et tournent encore, débarquent à l’improviste et puis s’incrustent.

L’impuissance. L’amour, immense, intense. Comme un raz de marée quand j’ai compris que la Mort était venue te cueillir. Mais qui n’a pas suffi. Qui n’a pas suffi.

Le manque. Des milliers de souvenirs d’une vie heureuse, d’une vie radieuse, d’une vie merveilleuse. Ton sourire qui flotte dans la maison. Ton fantôme derrière chacun de mes pas, à qui je parle, à qui j’écris si souvent mais qui ne me répond pas.

Le traumatisme. Tressaillir au bruit des sirènes, à la vue d’une ambulance. En alerte quand quelqu’un fait un malaise, trébuche, perd l’équilibre, bégaie, crie. À chaque semblant de rupture dans le déroulé normal des événements.

Le désespoir. Le gouffre de cette vie insupportable devant moi. Cette réalité impossible à appréhender qui frappe et frappe encore pour se faire entendre, martèle mon corps à coups de masse. Le faisant éclater en sanglots sous la force des impacts.

Le manque. Les nouveautés, la beauté, l’humour, les projets, la fierté, les accomplissements de cette vie que je ne peux plus partager avec toi. Ces mini-découvertes enthousiasmantes qui me font me retourner vers toi, le néant en réponse qui me coupe net dans mon élan.

L’impuissance. Tous les médecins ou ambulanciers à qui je parle qui me répètent que j’ai tout fait comme il fallait. Que tous les gestes ont été effectués au plus tôt, que toutes les chances étaient de ton côté. Grâce à moi. Mais ça n’a pas suffi. Ça n’a pas suffi.

Le manque. Tes bras qui ne me serrent plus. La chair à vif de ne plus être touchée par toi. Le cœur à fleur de peau à force de se frotter à cette vie rugueuse, sans le filtre de ton amour entre le monde et moi.

Le manque, le traumatisme, l’impuissance, la culpabilité, Le désespoir. Le manque. L’impuissance. Le traumatisme. Le manque. Le manque. Le manque. Le manque.

Tic Tac Boum

TW : mort, deuil, manque.

Le médecin du SAMU, très gentil, qui m’informe que trop de temps a passé, qu’il n’a plus le droit de poursuivre la réanimation. Boum.

Un appel à ta maman en plein milieu de la nuit, le désespoir, les hurlements au bout du fil quand je voudrais juste te veiller, rester au calme auprès de toi. Boum.

L’aube sur le port de Douarnenez, sous le crachin, seule sur le seuil de cette vie sans toi. Boum.

Te voir si paisible au funérarium, lavé et habillé à la hâte d’un T-shirt quelconque. Tic.

Choisir quelque chose à manger dans une station service, au milieu de tous ces gens ordinaires, qui poursuivent leur vie comme si la réalité ne venait pas de voler en éclats. Boum.

Passer voir ton papa et Danielle, nous étreindre. Tic.

Manger une part de tarte préparée par Danielle. Tac.

Arriver à la maison, entrer dans le garage, ton garage. Boum.

Monter dans la chambre, sentir ton oreiller. Boum.

Choisir tes derniers habits, faire des blagues avec les copains. Tic.

Essayer d’expliquer l’incompréhensible à ceux qui n’étaient pas là. Tac.

Me laisser prendre en charge par ceux qui fonctionnent, m’en remettre à eux. Tic.

Ta maman qui me dit que la maison, c’est nous deux, toi et moi, mais que c’est trop dur sans toi. Boum.

Boire avec les amis, près de toi. Tic.

Raconter des souvenirs de toi. Tac.

Câliner les chats, complètement perturbés. Tic.

Parler jusqu’à tomber d’épuisement. Tac.

Me réveiller. Boum.

Voir des gens, expliquer, encore. Tic.

M’occuper de ta nièce, un peu. Tac.

Passer chez Leroy Merlin, sans toi. Tic.

Écrire, déjà, mettre des mots sur l’innommable. Tac.

Manger. Tic.

Voir une pluie d’étoiles filantes. Tac.

Prendre une douche. Boum.

Choisir des photos. Tic.

Choisir du dentifrice dans un magasin. Payer à la caisse. Tac.

Manger des gnocchis. Boum.

Une blague sur les voyages dans le temps. Boum.

Consoler les amis, entendre leurs regrets. Tic.

D’anciennes querelles qui ne sont pas mises de côté. Tac.

Choisir mes symboles pour t’accompagner jusqu’au bout du bout. Tic.

Prendre la parole pour un dernier hommage. Tac.

Devoir te quitter, laisser ton cercueil derrière moi. Boum.

Des discussions trop rapides, trop de monde, l’incapacité physique de bouger, de me protéger moi-même. Boum.

Passer à la banque signaler ton décès. Tic.

Appeler le notaire, préparer ce que je dois dire. Tac.

Prendre la parole après la musique d’attente larmoyante. Boum.

Voir le jardin, la masse de travail. Tic.

Tes travaux inachevés à l’atelier. Tac.

Des carnets écrits par toi, des photos inédites. Tic.

Une chanson souvenir. Tac.

Parler au médecin pour avoir un arrêt de travail. Tic.

Apprendre à la pharmacie que je n’ai plus de mutuelle depuis le 8 août. Boum.

Un nouveau bar sans toi. Tic.

Batailler pour remplir des formulaires. Tac.

Une conversation anodine, quelqu’un qui ne pense pas à consulter alors que son corps lui envoie des signes bizarres. Boum.

Découvrir une ville moche. Tic.

Une pub pour sauver des vies en 10 min grâce au don du sang. Tac.

Un homme qui semble faire un malaise au restaurant. Boum.

Une maison de passage, qui respire l’amour et la sérénité, à notre image. Tic.

Le ronflement rauque d’un chien. Boum.

Recommencer à cuisiner seule. Tic.

Ranger, faire le ménage. Tac.

Retourner dormir à l’étage. Tic.

Voir ta cousine, lui faire visiter la maison. La douleur dans ses yeux. Tac.

Nettoyer l’aquarium, alors que c’est ton tour. Tic.

Plier les draps, sans toi pour toucher mes petits seins au passage. Boum.

Une photo de toi sur ma table de nuit. Boum.

Ta place, vide et froide, dans le lit. Boum.

Tailler le jardin. Tic.

Aller à l’atelier, parler de toi. Tac.

Sortir en ville avec des gens que je connais très peu. Tic.

Jouer à Level up avec les copains. Tac.

Les chats qui te cherchent encore, qui n’ont toujours pas compris que tu ne reviendrais pas. Tic.

Faire les courses, toute seule. Tac.

Croiser le vendeur de la Biocoop que j’aime bien. Boum.

Ton canard enchaîné dans la boîte aux lettres. Tic

Des cartes de condoléances que je retrouve dans une poche de manteau. Tac.

Rajouter un peu de déco dans la maison, infimes changements pour avancer. Tic.

Il en faut peu pour être heureux, la vidéo de mes trente ans. Tac.

Des messages très maladroits de collègues, d’amis. Tic.

Le départ des hirondelles. Tac.

Des étourneaux dans le ciel rose. Tic.

Ton odeur qui s’estompe. Boum.

Installer une chatière. Tic.

Réaménager le salon. Tac.

Vider la bibliothèque avant l’arrivée du désinsectiseur. Tic.

Refuser du regard quelques mains tendues. Tac.

Parler de ta mort à des gens qui ne t’ont jamais connu. Tic.

Penser qu’ils ne te connaîtront jamais. Boum.

Préparer des crêpes. Tic.

Des plans pour les poissons, pour remplacer la chaudière. Tac.

Voir les amis, toujours. Tic.

Les rires des enfants. Tac.

Des câlins. Tic.

Envoyer des lettres à mon neveu. Tac.

Changer trois fois de plans pour les vacances. Tic.

Avancer le long de ce sentier que je découvre pas à pas, sans en voir le bout. Tic. Tac. Tic. Tac. Tic…