L’équilibriste

Je suis née un matin de février, debout sur un fil au milieu des étoiles qui déjà pâlissaient. Sous mes pieds malhabiles, un fil. Et sous ce fil, le vide. Abyssal, tumultueux, vertigineux. Une vue magnifique pour mes yeux tout neufs. Un gouffre miniature dans le cœur à l’idée de basculer. J’ai grandi en virevoltant sur mon fil. En un éternel et unique mouvement pour me porter et m’équilibrer. Se figer, à cette hauteur, c’est déjà presque mourir.

Avec le temps est venue l’expérience, puis l’aisance. Une connaissance intime des courants aériens, une analyse en continu des variations de la tension du fil, une lecture très fine de l’hygrométrie en altitude en lien avec l’adhérence de l’acier. J’ai tout appris avec un droit à l’erreur minimaliste. Quelques terreurs glacées, de nombreux battements de cœur manqués, mais j’ai toujours su garder le fil. À présent, je papillonne et pirouette sans cesse. Marcher ne me suffit plus, le rêve de voler m’obsède mais je n’ose faire le pas de côté pour le réaliser. Alors j’enchaîne les cabrioles en bord de ciel, souvent les yeux fermés, je change de rythme, je danse ma vie sur mon fil.

Depuis aujourd’hui, je sens des anomalies dans la trame de mon fil. Il me semble mouvant, il se tortille, il glisse. Il semble même s’effilocher par endroits. Toujours courant, bondissant, je m’adapte à ces nouvelles informations. Jusqu’à apercevoir au loin un spectacle sidérant. Je suis arrivée à un bout de mon fil, tranché net. Affolée pour la première fois depuis longtemps, je fais demi tour et remonte le fil jusqu’à oublier cette vision de cauchemar. Si je cours assez vite, il me reste probablement quelques années avant que le fil ne s’affaisse de lui même, ou que j’arrive à son autre extrémité. En attendant, j’ai encore de belles acrobaties à tester, perchée en équilibre sur mon fil.

Le voleur de mots

Nuit après nuit, tu m’invites dans ton esprit. Je devine tes maux, j’apaise tes angoisses, je stimule ton cortex, j’aiguise ta vivacité, et je vole tes mots. En cascades, à gros bouillons ou en filets plus ténus, tu me confies de ton plein gré les mots légers ou les mots graves, les mots tordus, les mots de jeux, les mots associés, les mots fatigués, les mots filtrés, les mots d’identité, les mots passés, les mots d’espoirs, les mots réponse, les mots nouveaux, les mots joyeux, les mots tristesse, les mots cicatrisés, les mots tus, les mots à venir.

Jusque dans tes rêves, tes pensées s’orientent vers moi, telles un millier de boussoles éparpillées mais pointant toutes vers le nord. Je te laisse asséchée, tarie : tu n’as plus de mots à offrir, je capte la moindre syllabe qui s’apprête à devenir consciente, je canalise le courant de ton imagination. Après moi, il ne restera de toi qu’une jachère, où pousseront, incohérentes, brutes, discordantes, des lettres que tu ne sauras plus assembler. Qu’une immense plaine où, sans mot parasite pour donner corps à des concepts abstraits, tu atteindras la plénitude. Quand j’aurai volé tous tes mots, je serai ton nirvana.

Le présent de Cordélia

Quand Cordelia a compris, vers l’âge de 35 ans, qu’elle ne vieillissait pas au même rythme que ses voisins et qu’elle vivrait probablement multicentenaire, elle se mit en tête d’apprivoiser les humains. De ne pas seulement les côtoyer, les étudier ou traverser fugacement leurs vies, mais de se lier profondément à eux, de trouver les codes lui permettant d’ouvrir leurs cœurs et leurs âmes.

Comme elle disposait de temps à ne plus savoir qu’en faire, elle le leur offrit. Quelques secondes par-ci par-là. Puis des minutes, des heures entières à leur insu. Plus elle passait de temps en leur compagnie, plus ils disposaient de temps de qualité, d’un temps de vie dense, leurs compteurs regonflés par sa simple présence.

Près de Cordélia, les humains sentaient bien, sans se l’expliquer, que le temps semblait ralentir, qu’ils s’ancraient enfin dans un présent étirable à l’envi. Ils répétaient souvent qu’ils ne voyaient pas le temps passer et recherchaient avidement cette plénitude, cette qualité d’être qu’elle leur permettait d’expérimenter. Chaque humain à qui elle se liait devenait une meilleure version de lui-même, comme en pause dans le tourbillon effréné de sa courte existence.

Et Cordélia dans tout ça ? De liens en liens, d’amours en amitiés, de découvertes en partages, elle bâtissait des îlots de sérénité. Même si elle allait au-devant de peines immenses au moment inévitable des adieux, ces liens tissés entre chacun de ces humains et elle lui permettaient de se tenir droite, d’égrener toute la solitude d’une vie en chapelets de perles plus supportables. De vivre, intensément et à son rythme, sur la longue route qui s’étirait devant elle.

Starman

Un flash lumineux dans les ténèbres d’une nuit sans lune. Deux êtres se découvrent alors, partageant, sans savoir exactement depuis combien de temps, cette petite place dans l’univers. Ce sont des êtres-mondes, chacun entouré d’une atmosphère dense, d’anneaux, de satellites, de nébuleuses qui les constituent, les protègent et camouflent la femme ou l’homme niché au creux de leur cœur.

Commence alors une longue et lente danse, toute en gravitation, ellipses, éclipses, révolutions. Dans l’immensité de l’univers et dans l’intimité de cette petite fraction d’espace, le temps joue à cache-cache. Il s’étire, se rétracte ou disparaît à sa guise, se suspend le temps d’admirer une pleine lune ou de se laisser porter par une marée.

Dans les confins des galaxies, les deux êtres-mondes chantent à l’unisson, une vaine mélopée lancée dans le vide et que nul ne pourra jamais entendre. Si la mélodie, la prosodie de ce chant cosmique se perdent, reste l’entêtante vibration des mots lancés en sourdine qui résonnent dans les cœurs en fusion. “Être-monde, montre-moi ton Univers. Je veux creuser sous cette surface mouvante, m’inspirer de ces motifs chatoyants, te suivre là d’où tu viens et dans les lieux que tu ne connais pas encore, élargir mes horizons, découvrir les myriades d’étoiles qui ont illuminé tes nuits, réchauffer mon corps céleste dans une flambée sidérale au contact de ton essence. Être-monde, voici mon Univers. Les galaxies que j’ai englouties, précieusement enfouies, nouvelles briques de mon identité ; les secrets de la fragile alchimie permettant de supporter des siècles de dérives en solitaire dans le néant interstellaire ; les révélations d’autres êtres-mondes qui ont enchanté mes débuts d’éternité avant de disparaître à tout jamais…”

Le chant, la danse se poursuivent encore. Au gré des mouvements orbitaux, les atmosphères des deux êtres-mondes se frôlent, leurs auras se confondent parfois. Avant que le temps, peut-être, n’accélère brusquement la danse, provoquant une collision fatale, l’anéantissement par fusion des êtres-mondes, ou leur inéluctable séparation provoquée par des forces élémentaires les emportant à la dérive vers d’autres cieux.

Luce dans les nuages

Cette histoire se déroule dans le même univers que celui de “la boutique de la nuit” et “retour d’expérience“.

Chaque semaine, Luce travaillait, du lundi au jeudi, dans un cabinet d’avocats, à mettre de l’ordre dans les comptes, et à organiser rendez-vous et réunions. Le jeudi soir, elle restait plus tard en ville, pour un atelier chorale qu’elle avait intégré depuis septembre. Le vendredi et le samedi, elle restait chez elle, triant les photos que sa sœur lui avait léguées avant sa mort, deux ans plus tôt. Le dimanche, elle quittait son appartement à 9h et arpentait ville et campagne, aussi loin que ses pieds le lui permettaient, pour revenir à 19h30. Alors elle passait la soirée à cuisiner, préparant des plats simples pour sa vieille voisine, qui n’avait plus qu’à les réchauffer.

En ouvrant la porte à 08h57 ce dimanche de juin, Luce trouva un cube bleu nuit, d’une dizaine de centimètres de côté, sur son paillasson. Intriguée, Luce le saisit et lut l’inscription qui figurait sur une face en lettres dorées : “Escalade dans les Nuages”. Une toute petite carte était scotchée sous le cube, mentionnant : “à ouvrir lundi à 18h12”, sans aucune signature. Pensant à une méprise, Luce posa le cube dans l’espace commun, près des boîtes aux lettres, et partit en balade. En revenant de sa journée en extérieur, elle retrouva le cube sur son paillasson. Elle le prit avec elle et le posa sur la table basse du salon. Fourbue, elle se servit un thé bien chaud avant de cuisiner tomates farcies, gratin de carottes et moussaka pour sa voisine.

Le lendemain, Luce rentra tôt chez elle. Après une douche bien fraiche, elle passa un jogging et un débardeur, puis s’installa confortablement dans le canapé du salon. À 18h07, elle prit le cube sur la table basse et le regarda sous toutes les coutures, sans rien trouver de nouveau par rapport à la veille. À 18h12, le cube s’ouvrit mais Luce ne vit rien à l’intérieur. Elle le tourna dans tous les sens, mais rien n’y fit, il semblait vide. Elle approcha les yeux du fond de la boîte, et trois flashs lumineux l’éblouirent.

Quand elle put voir à nouveau, elle se trouvait au milieu de nulle part, dans un paysage évoquant la toundra ou une immense plaine, sous une chape de lourds nuages gris, sans bâtiment ni humain à perte de vue. Seule, incongrue, une corde nouée se balançait à sa gauche, au dessus d’un sac rassemblant du matériel d’escalade. Luce s’équipa entièrement avant de monter à la corde, nœud après nœud.

Quand elle arriva à portée du nuage, juste à la limite du ciel, elle hésita un moment puis planta un piolet dans la masse grise au dessus d’elle. Il s’enfonça juste ce qu’il fallait, et Luce put progresser ainsi, s’aidant de piolets et de ses crampons pour se faufiler dans les interstices entre deux nuages. Le mouvement de ces énormes nuages gris compliquait sa tâche, mais très vite, Luce se sentit assez assurée : sous elle, il n’y avait plus de vide mais un gigantesque matelas. Elle comprit très vite qu’il valait mieux viser les morceaux de nuages bien denses et éviter les nébulosités qui s’effilochent. Alors qu’elle venait de traverser environ un tiers de la couverture nuageuse, il se mit à pleuvoir sous son nuage. Luce, en bord de ciel, regardait l’eau tomber en gouttelettes. Quand elle voulut reprendre son ascension, l’averse gagnait le nuage au-dessus d’elle. Et là, impossible d’escalader, le courant était bien trop fort pour progresser vers le haut. Résignée, trempée mais émerveillée, elle déambula sur son bout de nuage jusqu’à ce que cesse l’averse. Elle croisa une volée de canards sauvages, perçant le sol à quinze mètres d’elle avant de s’enfoncer dans son plafond.

Quand Luce eut traversé tous les nuages, le soleil allait bientôt se coucher. Le ciel était rose, elle marchait sur une banquise de moutons orangés, s’enfonçant très légèrement à chaque pas, comme un moucheron sur une barbe à papa géante. La vue était splendide, la lumière merveilleuse et toute l’immensité de l’univers vibrait au-dessus de sa tête. Luce s’assit sur un petit monticule nuageux, laissant pendre ses jambes dans un creux assez profond, et regardait le spectacle de la dérive des nuages autour d’elle.

Une femme d’une trentaine d’année, un sourire serein sur le visage, vint la rejoindre. Linda, nouvelle soprano de la chorale. Sans un mot, les “ainsi c’était toi” et “ravie que tu sois venue” s’échangèrent. Les deux femmes, épaule contre épaule, admirèrent le soleil qui disparaissait et profitèrent de la myriade d’étoiles qui les enveloppa alors. Paisiblement, elles s’assoupirent, blotties l’une contre l’autre.

Quand Luce rouvrit les yeux à 07h38, elle était dans son lit, seule, un sourire accroché à ses lèvres. Ce soir, c’était jour de chorale et son cœur battait la chamade.