La mémoire qui flanche

J’ai déjà oublié vos noms. De ces quelques semaines passées avec vous, ne me resteront que quelques têtes. La mignonne petite rouquine du premier rang avec ses grands yeux avides de savoirs. L’original, toujours dans la lune, avec ses questions inattendues mais si souvent pertinentes. Le jeune homme timide qui avait fait mine de ne pas me reconnaître en me croisant au hasard d’une rue. De son prénom à lui, je me souviens. Un groupe de trois avec son “bon élément” un peu étourdi mais toujours prompt à aider ses deux comparses. Les deux minettes, très sympathiques au demeurant, qui exprimaient toujours si fort leur envie d’être partout ailleurs qu’en cours. Je me souviens aussi de ce binôme de choc, où l’un pensait être le cerveau donnant des ordres aux petites mains alors que les mains en questions savaient tellement mieux réfléchir par elles-mêmes.

En revanche, j’ai déjà oublié les traits de la jeune demoiselle qui a fondu en larmes à l’annonce des résultats des examens du semestre précédent. Ceux de l’étudiante prise de panique pendant l’examen. Ou les visages des étudiants stressés qui ont vaillamment exposé leur exercice avant de répondre à mes questions. J’ai oublié qui s’en sortait, qui se trompait, qui était seul, qui écoutait, qui était timide ou bien charismatique. J’ai oublié tous ces détails pourtant très importants à vos yeux.

Mais je me rappelle le cœur qui cogne. Je me rappelle les yeux qui survolent tout, à l’affut du moindre souci, d’une incompréhension, d’une muette approbation. Je me rappelle l’euphorie et l’épuisement en sortant de la salle derrière vous. Je me rappelle que j’ai aimé chaque séance passée en votre compagnie et qu’il me tarde d’un jour recommencer.

On achève bien les chauves

La machine accomplit son œuvre, relativement silencieusement au regard de la désolation qu’elle sème. Les jeunes troncs se battent de toute leur sève pour échapper à la pince qui viendra les cueillir tel un enfant des marguerites. Mais le bois ne peut pas grand chose contre les dents de métal qui déjà le coupent de ses racines. Tout juste peut-il espérer que sa lignine tienne le coup. En vain, évidemment. Des arbres à peine cinquantenaires sont trimbalés par la machine comme je jetterais négligemment quelques fétus de paille. Bientôt, la terre sera creusée, bientôt de leurs racines il ne restera rien.

Tandis que j’assiste, impuissant, à ce combat perdu d’avance, un pourquoi indigné creuse et fore mon esprit, s’accroche au fil de mes pensées. Alors maintenant, c’est comme ça, je vais devoir m’habituer à ce qu’on coupe de jeunes arbres encore touffus, au simple prétexte qu’ils dérangent là où on les a plantés trente ans plus tôt. Après tout, on achève bien les malades, les dégarnis, contagieux ou croulants. Chauve ou encore vert, quelle différence pour un être incapable de se protéger, d’argumenter, de résister au nom de tous ceux qu’il abrite ?

Il est moins une…

En une année, on peut avoir l’envie d’un enfant, le concevoir, gonfler de partout, le construire de notre propre chair, bien au chaud à l’intérieur de nous pour finalement l’expulser sur notre petite planète.

En une année, on peut faire connaissance, partager des morceaux de vie, développer une amitié. On peut aussi diverger, suivre sa route en solitaire, perdre de vue un ami de quinze ans.

En une année, on peut apprendre à lier les lettres entre elles, former des sons, leur donner du sens. Apprendre à lire à partir des bases qui traînaient négligemment dans notre caboche.

En une année, on peut avoir notre premier coup de foudre, oser nos premiers pas, nos premières fois. Et peut être même recommencer avec quelqu’un d’autre.

En une année, on peut prendre vingt centimètres et quinze kilos, passer d’imberbe à pubère ou apprendre à positionner correctement un tampon du premier coup.

En une année, on peut tomber malade et s’en aller comme ça, sur la pointe des pieds.

En une année, on peut prendre le temps de visiter d’autres contrées, vivre mille expériences et en être transformé à jamais.

En une année, on peut décrocher son diplôme, son premier travail et démarrer sa vie active. Changer radicalement de rythme de vie pour s’adapter à ces entrées d’argent régulières et à la fatigue qui les accompagne.

En une année on peut amener quinze personnes qui ne se connaissaient ni d’Ève ni d’Adam à être soudées par une expérience fabuleuse, un objectif commun et assez de souvenirs accumulés pour leur tenir vingt ans.

Et en une année, on peut, du moins je l’espère, faire manip sur manip, amasser des données, combler les brèches dans le raisonnement, boucler un article, écrire son manuscrit et être fin prêt pour soutenir sa thèse.

L’heur des comptes

Combien sommes nous à avoir vécu solitaires, mis à l’écart du troupeau d’enfants pour des lunettes, une couleur, un zézaiement ? Combien de souvenirs douloureux de cette période soit-disant bénie ? Combien d’appétits farouches une fois arrivés à l’âge adulte ? Combien qui compensent, deviennent boulimiques de gens sans pour autant savoir gérer les relations humaines ? Et finalement, combien sommes-nous à pleinement mesurer la chance que nous avons de vivre cette vie tant rêvée, appelée mais refusée toutes ces années où, petit à petit, nous avons bâti nos identités sur un vide béant ?

De fleurs en fleurs

Un bouquet sur le bord de la route,

Un bouquet au passage à niveau,

Un bouquet au pied de l’immeuble,

Un bouquet au bord de la falaise.

Nous ne nous connaissions pas mais vos proches ont veillé à ce que, l’espace d’une seconde ou d’un quart d’heure dans nos vies trépidantes, nos pensées s’accrochent un peu à ce que fut votre vie, et votre mort.