Inimaginable

On n’imagine pas, devant sa bienveillance affichée dans la rue. On n’imagine pas, devant sa fierté clamée à tous les voisins. On n’imagine pas, devant les marques ostensibles de tendresse distillées sous les regards. On n’imagine pas, en voyant la petite main bien au chaud dans la grande. On n’imagine pas, en mangeant les gâteaux au chocolat et en profitant de l’hospitalité. On n’imagine pas, en riant de bon cœur avec eux. On n’imagine pas, en entendant le mot Maman.

Comment pouvait-on déceler ? Le regard de l’enfant qui guette le moindre signe sur le visage de son interlocuteur. Les sursauts disproportionnés pour une petite frayeur. Le coude qui vient cacher le visage dès qu’un oiseau assombrit le ciel. La panique pour une tâche sur le T-Shirt. Les silences graves et la maturité trop tôt venue. La joie sincère et pressante, l’urgente euphorie dès qu’enfin une porte fermée assure une certaine sécurité. Les coups d’œil qui toujours évaluent l’environnement, à la recherche incessante de l’absence rassurante.

Tous ces petits signes noyés sous une mer de normalité. Les compliments publics effacent aux yeux de monde les dénigrements, l’amour-propre sapé et les humiliations. Le dévouement maternel et les sacrifices camouflent mieux que tout l’arbitraire, les sautes d’humeur et la main leste. La sacro-sainte fable de l’instinct maternel aveugle l’entourage et masque les failles béantes d’une femme en souffrance, fragile et de guingois, somme toute humaine.

Les limbes de l’écrivain

Je n’écrirai pas ce texte. Tu me liras, comme toujours. Il pourrait te faire mal, si facilement. Alors je ne l’écrirai pas.

Plutôt que d’édulcorer les mots pour les rendre acceptables, plutôt que de trouver des métaphores qui brouillent les pistes, je n’écrirai pas une ligne. Dans ma tête même j’empêche les mots de s’apparier, de se joindre en farandoles pour me narguer. Si ce texte doit rester au placard, autant ne pas lui donner vie du tout.

Commencer à dérouler les idées, imaginer ce qu’il pourrait dire en substance, par quel chemin je pourrais exprimer mon ressenti, c’est déjà m’encombrer d’émotions qui s’enfouissent un peu plus chaque jour. La page restera blanche, tes joues sèches et mon cœur gros, mais ça vaut mieux que de te balancer des mots-poignards qui te fouetteront en pleine face, sans raison aucune.

Les mots des autres

Pansement pour l’âme ou intrusion grossière, les mots creusent leur chemin, arrivent tant bien que mal au système limbique, s’incrustent dans la mémoire. Au final, qu’il soient vrais ou qu’ils soient faux, ils feront des vagues, bousculeront quelques idées, s’installeront et ressurgiront un jour sans crier gare.

Qu’un autre s’essaie à plaquer ses visions sur nous et une émotion surgit. Apaisement. Sensation d’être enfin compris. Révolte. De quel droit se permet-il? Partage. Nouveau regard. Connivence, complicité. Douleur. Reconnaissance.

L’indifférence est chassée. Elle a beau faire sa maline et tenter de garder une contenance, elle sait qu’elle a perdu. Sous l’étiquette stoïque, tourbillonnent d’autres mots, réponses muettes hurlées au cœur. Tels des anticorps largués sur un corps étranger, ils renforcent les défenses, assourdissent les sons chargés de sens le temps de pouvoir les traiter.

Quand la musique s’arrête, tourne la cassette

Un pas de danse pour exploser de joie, laisser le corps vibrer au rythme d’enivrantes sensations, exprimer au mieux le plaisir. D’être vivant, de se mouvoir, de partager, d’aimer.

Un pas de danse pour oublier la tristesse, expurger la colère, apaiser les tensions, reprendre du poil de la bête. Défier les circonstances. Choisir la vie, l’énergie, le bien être, l’intensité.

Puis la musique s’arrête. Il est temps de rentrer, de raccrocher la carapace de sourires au vestiaire ; les carrosses redeviennent citrouilles. Les vieux compagnons réapparaissent toujours. Le vide et son fidèle acolyte, l’insidieux sentiment de n’être rien, inutile, encombrant et déplacé, pointent encore une fois le bout de leurs nez. Rappellent que malgré tout, il seront là, quelque part, derrière nous. N’attendant qu’un temps de silence un peu plus épais que les autres, une seconde d’inattention dans les efforts constants pour les semer, pour, finalement, faire valoir leurs droits.

Automne

Le moral se recroqueville comme une feuille dorée attendant d’être emportée par le vent. La confiance, l’estime de soi chutent brusquement, comme le mercure impitoyable. La joie hiberne, s’emmitoufle sous la couette, terrier moderne, pour passer l’hiver sans trop de dommages. Le corps, dans un ancestral instinct, réclame sans cesse de quoi s’emplir, pour faire fi du vide grandissant au creux du ventre et du cœur. La mélancolie s’immisce telle la bruine tenace qui s’incruste sous les manteaux, gelant et mouillant chaque être à portée. Enfin soufflent à nouveau les vents irrésistibles qui balaient les envies, les semblants, les attaches précaires, qui font place nette et ramènent en fanfare la solitude en certitude.