Rappel à l’ordre

C’était prévu. Le travail par dessus les épaules, avancer par coups de collier, s’immerger et exécuter en apnée ce que le papillon ne peut que survoler. C’était prévu. Les projets lancés qui demandent concrétisation, mille quatre cent quarante minutes qui ne se dédoublent pas, la course effrénée pour arriver en tête de liste de mes priorités. C’était prévu. Les engagements impérieux qui ne savent attendre, la focale qui s’étrécit pour mieux atteindre l’objectif, l’inévitable tri parmi les plans en pagaille. C’était prévu.

Ce qui ne l’était pas, c’était le temps. Le temps que je mettrais à admettre que je ne suis pas surhumaine. Que je ne peux pas tout faire et bien le faire. Que parfois la vie est une question de priorités. Et qu’un passe-temps, une évasion, ne saurait prendre le pas sur des réalités en détresse, demandant de plus en plus furieusement leur part d’attention.

Temps écoulé. Les mots prennent place dans la file d’attente pour revenir plus tard sur le devant de la vaste scène qu’est mon imagination. Certains tenteront une percée. S’ils sont aimables, discrets, pas trop envahissants, alors ils auront carte blanche pour un tour de piste. Et s’en repartiront se ranger pour ménager aux nouveaux poulains une petite chance de voir le jour au milieu de la jungle environnante.

Sursis

J’ai gagné un peu de temps. Quelques sourires de plus, de nouveaux matins, de doux câlins. Ça me convient. Tellement persuadée que le minuteur avait sonné, j’apprécie le rab qui m’est accordé. Combien de temps reste-t-il? Aucune idée, et c’est peut être mieux comme ça. Chaque soir, poussant la porte, le cœur qui cogne. Chaque matin la peau chaude sous les doigts. Émerveillement renouvelé, bouleversantes caresses, le cœur qui déborde à chaque instant. Feu d’artifice au milieu du désert. Je réapprends le jour le jour sous des semblants de tranquille routine. Pas d’avenir tracé ni bouché. Les sentiers bifurquent, le labyrinthe se dessine mais chaque intersection qui nous rapproche me met en joie. Pour une heure, une semaine, un mois, je savoure la balade buissonnière sans penser au moment de rentrer.

La panne

Elle est partie un beau matin, me laissant seule face au vide vertigineux de mes pensées. J’attendais sagement qu’elle revienne, mais depuis deux jours, je m’impatiente. Et si elle t’avait suivi? Si elle t’attendait pour revenir d’elle-même? Non, ce n’est pas plausible. Je pense qu’elle se cache, pauvre petite chose, attendant que je la cherche activement pour donner signe de vie. Elle ne veut m’être d’aucun secours, me laisse me dépêtrer de mes phrases en trop, mes pensées incohérentes, mes sentiments en pagaille. Ça ne la regarde pas, après tout. Peut être que quand je serai disposée à me laisser guider hors de moi à nouveau, elle reviendra. Me fera voyager, vibrer, rencontrer tout un tas de personnages. Créera avec moi d’autres mondes. M’aidera à dérouler le fil pour une poignée d’irréductibles, fidèles au poste. Alors je donnerai toute ma verve, étalerai ma prose, glisserai avec plaisir les doigts sur le clavier, presserai mes méninges pour en tirer le jus, et livrerai le nectar de mes divagations.

Il y a…

Il y a la grisaille, le quotidien, la fatigue, les frustrations. Il y a parfois un lever de soleil orangé sur le canal. Il y a les heures trop courtes, les échéances qui tombent en pluie, la course à la vie, les on n’en voit pas le bout. Et puis il y a le sourire franc et sincère d’un inconnu croisé au hasard d’une rue. Il y a la routine, l’ennui, les humeurs maussades et les vague-à-l’âme. Et là, il y a un coquelicot qui éclate en éphémère joie sur le bord du chemin. Il y a les larmes, les doutes, les creux de vague, la solitude. Il y a alors le ronron d’un chat roux au réveil. Il y a les trucs qui ne marchent pas, l’agacement, l’éloignement et la promiscuité. Il y a l’odeur d’une tartiflette qui grille dans le four. Il y a une rixe dans la rue cette nuit, du sang sur le trottoir ce matin, les poubelles qui débordent, la caisse du chat à changer. Il y a juste là la douceur d’une caresse et la chaleur de bras câlins. Il y a l’œuf trop cuit sur la pizza, le dessert qu’on convoitait commandé par le client juste avant, la dernière bouteille de lait finie avant le petit déjeuner, vingt minutes de pubs avant le film. Il y a également des heures de partage dans un groupe accueillant. Il y a l’odeur de cigarette le matin dans la rue, le bus en retard, le bus en avance, le bruit des voitures tout le long du trajet. Mais il y a trois minutes de danse en accord parfait avec son cavalier. Il y a le téléphone muet, des factures dans la boîte aux lettres, les cris des enfants dans le train, un incident voyageur dans le métro. Il y a surtout une deuxième brosse à dent dans la salle de bain et ta tête sur l’oreiller.

Qui de nous deux

J’ai jeté un œil sur la page, de haut, de loin, juste par curiosité, parce qu’un mot avait accroché mon regard. Son voisin s’est empressé de sauter pour attirer mon attention et le suivant, opportuniste, s’est glissé dans mon champ de vision. La phrase, patiente et lascive, a attendu que je morde à l’hameçon pour me prendre dans son filet. Hors de tout contexte, je me sentais perdu, je cherchais un indice. Le paragraphe, serviable, a bien voulu me renseigner, pour peu que je m’arrête quelques secondes de plus. La narration s’en est mêlé, par le cœur m’a agrippé, faisant tourner émotions et suspense pour ne plus me lâcher. Je n’ai pu résister et lorsque, essoré, vidé, comblé pourtant, j’eus enfin réglé son sort à cette histoire, j’ai réalisé que c’est bien elle qui m’avait déconnecté, baladé, tatoué de l’intérieur à tout jamais. J’ai capitulé sans condition : son souvenir je garderai, en toute occasion je la transmettrai, la ferai vivre à travers mes mots propres.