L’abandon

A quel moment prend-on la décision? De tout lâcher. Arrêter là, ne plus se battre contre des moulins à vent. Ne même pas dire stop, plus assez de forces, plus assez d’envie. Quand la balance, déjà bien déséquilibrée, cède-elle brutalement? Une pression de trop? L’usure naturelle? Le moment même est assez flou. Avant il y a une certaine motivation masochiste : encore un peu, il faut tenir, comme ça on pourra dire qu’on l’a fait. Après il y a la certitude que c’était la bonne décision, qu’on n’aurait pas pu plus de toutes façons. Mais à quel moment précis la corde lâche-t-elle? Si on y est presque, est-ce que cela nous ôte le droit de tout plaquer quand même, juste parce que trop, c’est trop? Est-ce que ça vaut l’effort d’arrêter quand dans tous les cas le supplice prendra fin de lui même, dans un sens ou dans l’autre? Est-ce qu’une curiosité déplacée, l’envie de voir la déception finale se concrétiser nous retient? Pour se prouver qu’on avait quelque part raison d’en souffrir autant pendant tout ce temps. La justification de la douleur passée justifie-t-elle, justement, un peu plus de souffrance à venir?

Est-ce même conscient, tout ça? Ou bien n’est-ce pas comme une part de gâteau à qui certains essaient de résister et qui finit croquée d’un coup, d’un seul, sans réelle préméditation? Quelle part de responsabilité dans un abandon? Quelle part d’activité? De laisser faire? De volonté?

Quelle part de rêve que cet abandon, juste là, qui me tend les bras ! Un abandon avec qui il fait bon flirter innocemment, sans chercher à évaluer encore toutes les conséquences de mes actes… Abandon soupape de sécurité, je sais que si vraiment il le faut, je pourrai compter sur toi.

Désœuvrement

Pas envie. De chercher, creuser mes méninges. Enchaîner les mots, les déplacer, les coller là pour faire des phrases qui feront plaisir, ou pas. Pas envie d’être originale, pas envie d’être légère, ou drôle ou émouvante. Pas envie d’universel. Pas envie d’écrire au lieu de capter, d’imprimer dans mes sens ce qui fait ma vie. À peine envie d’être là, de me poser, moi, et de regarder tout le reste tourner avant de rattraper le train qui jamais ne s’arrête. Pas envie de vérifier sur l’écran qu’aucun mot ne s’est échappé, plutôt envie de plein air ou de dormir, c’est selon. Pas d’idée, il faut bien l’avouer, rien qui ne vienne alors que les thèmes se succèdent, se présentent à mon esprit et aussitôt s’en repartent. Pas d’idée qui s’accroche, pas d’idée à filer, essorer, étirer pour en faire, avec son consentement, un texte à offrir à tous les flâneurs qui passent par là. La jachère peut commencer, pour qui sait, plus tard, laisser pousser de belles plantes.

Non-dits

Quelque chose de coincé. Là. Derrière la langue. Quelque chose à dire. Communiquer. Lâcher. Mais ça ne peut pas sortir. Me libérer.

Même si je n’avais pas la certitude lancinante que tout le monde s’en fout, je ne peux former les mots. Poser la bombe. Provoquer l’explosion. A défaut je garde tout. Tétanie. Jusqu’à l’implosion.

Gorge serrée. La boule prend trop de place. Ventre noué. Impression de trop-plein. Trop.

Me revoilà petite enfant. Arrivée en cours d’année dans une nouvelle école. Le ventre qui s’étale des talons jusqu’au menton. Le sang qui tape. La peur de dire. De lâcher le morceau. De prendre sa place, enfin.

Indifférence ordinaire

Maintenant que tout est préparé,

Maintenant que les tâches sont listées, disséquées, aplaties,

Maintenant qu’il n’y a plus qu’à,

Vous allez fournir le petit effort qui vous mènera à la concrétisation. Vous pourrez alors fermer les yeux. Dormir sur vos lauriers. Vous congratuler. Jouer les faux modestes. Non, ne me remerciez pas, ce n’était pas tant que ça, c’est bien normal. 

Vous pourrez oublier ceux qui, pourtant visibles, pourtant bien là, ont pré-mâché le travail. Ceux qui petit pas après petit pas, ont aplani chaque difficulté. Ceux qui ont donné. Qui auraient bien attendu en retour, mais sont restés les mains vides. Abnégation forcée. Il est vrai qu’on ne voit que ce qu’on veut. Autant dire qu’on ne savait pas ce que ça représentait, ces heures ingrates de démarches diverses, ce projet porté à bout de bras alors que l’intérêt personnel n’y était pas. Tellement facile de lister tous les problèmes, tellement rébarbatif d’être toujours rappelés à l’ordre. Après tout, personne ne l’obligeait à le faire. C’était son choix. Ne nous donnons pas mauvaise conscience, nous avons rempli notre part du travail. 

La fin du cauchemar

07h03. Le réveil sonne, je me réveille en sueur et en sursaut. La course poursuite dans laquelle j’étais engagé tourne court au son du bip de mon réveil. Seules restent l’angoisse, l’adrénaline charriée par mon sang, une forte tension physique. Je ne saurai jamais si oui ou non j’aurais pu m’échapper de ce mauvais pas. Pas eu le temps de m’abriter. Pas eu le temps de les semer. Pas eu le temps de m’envoler. Pas eu le temps d’utiliser un super-pouvoir jusqu’alors inaccessible mais qui m’aurait à la dernière minute sauvé la mise. Pas non plus eu le temps de me faire attraper que tout se termine d’une manière ou d’une autre. Stoppé en pleine course sans connaître la fin de mon cauchemar. Le doute subsistera jusqu’à ce que se dissipent la sensation de réalité dérangeante, le sentiment d’urgence, la terreur tapie dans mes tripes. Alors la journée prendra ses droits et de ce cauchemar, ce soir, il ne restera rien.