Tant qu’il y a de la vie…

Je suis une lueur d’espoir. De celles qui, tremblotantes, vacillantes, vous tiennent éveillés au cœur de la nuit. Délicates, minuscules loupiotes, allumées au hasard d’un malentendu, d’un mot de côté, d’un désir profond et tenace. Imperceptibles braises que vous ranimez coûte que coûte du plus léger des souffles, par peur des ténèbres tapies autour de vous, prêtes à bondir et vous engloutir.

Je suis cet horizon, tâche d’encre qui coule, se répand, corrompt chacune de vos pensées, le moindre de vos rêves. Celui qui toujours se dérobe mais vous pousse à prendre la mer, aller simple pour un très hypothétique meilleur ou pour un cauchemar sans réveil.

Je suis l’insensé, l’impossible, le fulgurant espoir qui chante à tue-tête sa ritournelle, en boucles obsessionnelles assourdissant le quotidien, le routinier. Celui qui revient, puissant raz de marée, quand votre esprit fébrile ne veut pourtant s’accorder aucun penchant pour l’optimisme, terrorisé par la hauteur de la chute qui l’attend.

Je suis l’instrument qui nourrit les hommes et les nations, celui qui donne le courage de l’attente aux opprimés, qui calme les esprits échauffés jusqu’au moment propice. Celui qui, entre des mains astucieuses, vous pousse à marcher au pas, fleurs aux fusils, tendres chairs à canons si prompts à vous saisir de moi.

Je suis l’infime poison, finement distillé, administré au goutte à goutte à ceux qui, pourtant prêts à capituler, enfin apaisés devant l’inéluctable, sursautent, cabriolent et s’accrochent encore, quitte à y perdre leurs derniers fragments d’âme.

Amours fantômes

Ça fait cinq ans que je suis morte et j’ai l’impression d’avoir quitté la maison ce matin. Le petit mot que je t’ai écrit il y a huit ans est encore scotché sur la huche à pain. Un vieux calendrier de 2018 traîne dans un recoin, tu n’as pas pensé à le jeter. Le jardin est magnifique, tu as vraiment fait du beau boulot. Mon jasmin s’est fortifié et a bien résisté aux dernières gelées. Sans moi pour t’arrêter, tu as encore étendu le potager. Tu y passes la majeure partie de ton temps libre, ça me rend triste et heureuse à la fois : tu y as toujours été à ta place. Tu t’es mis à la cuisine pour écouler les stocks de légumes, c’est bien. Ça a l’air délicieux ce que tu prépares le soir, j’aurais bien aimé en profiter aussi ; je ne sais pas si ça te coûte autant qu’avant de passer du temps en cuisine ou si ça te rapproche un peu de moi. Je suis contente que tu continues de voir ma filleule, même si rien ne t’y oblige. Elle a bien grandi maintenant, j’aurais tant aimé l’accompagner sur le bout de chemin qu’elle parcourt en trottinant. Qu’est-ce que je suis fière quand je vois le caractère qu’elle a ! Les amis sont souvent là, je suis contente de les voir à tes côtés. Et quand vous sortez le tarot et la menthe pastille, je sais à quel point je suis proche de vous. Ta chance n’a pas tourné, tu as toujours des jeux catastrophiques, et tu bluffes toujours aussi mal… Il y a quelques nouvelles têtes, qui ramènent le fromage pour la raclette ou la viande pour le barbecue. Ils ont l’air vraiment sympas, ils apportent des rires et du bon vin, un peu de légèreté, eux qui n’appartiennent qu’à ta vie d’après moi.

Cette vie d’après que tu apprivoises un jour à la fois. Quel souvenir que ce nouveau premier sourire, pure lumière sur ton visage cerné, qui m’a crevé le cœur d’une pointe d’amour empoisonné. Je l’avais tant attendu et redouté, ce sourire. Et combien il t’a coûté quand, à sa suite, sans prévenir, un torrent de larmes a roulé sur tes joues, sans que tu puisses l’endiguer d’un poing rageur. Tu y arrives mieux, maintenant. Le vide que j’ai laissé est moins béant, tu peux penser à moi sans tristesse. Tu peux même ne plus penser à moi du tout pour quelque temps, rire et faire des projets. Vivre.

Il est l’heure pour moi de te laisser. Je ne peux pas rester indéfiniment à me glisser dans l’empreinte de tes bras quand tu dors. Il est plus que temps de laisser à d’autres la chance merveilleuse de passer un bout de vie à tes côtés. Bien sûr, tu découches quelquefois, mais personne n’a jamais encore passé la nuit à la maison avec toi. Je te le souhaite, très sincèrement, mais j’ai l’intime conviction que je volerai en éclats au moment où je verrais tes lèvres se poser sur une autre peau, tes mains suivre avec gourmandise les courbes d’une poitrine dénudée. Alors je vais te laisser de la place, arrêter de fureter de partout. Je reste juste dans le saule pleureur que tu as planté pour moi, entremêlant mes cendres aux terreau pour lui faire prendre racine. Tu pourras venir quand tu veux, je ne bougerai plus, mais je compte sur toi pour faire honneur à la vie qui frémit dans chacun de tes muscles si bien sculptés. Adieu mon amour.

Histoires exquises – 2 –

Ceci est la suite de cette histoire.

Un grondement immense et menaçant réveilla Caracole. En panique, totalement désorientée, les oreilles bourdonnantes, elle se blottit encore plus dans son carton. Après des heures ou des jours de ce calvaire, tout s’apaisa.

Quand elle osa sortir la patte de son cocon protecteur, elle se trouvait dans un hangar plus grand que celui qu’elle avait quitté, ouvert aux quatre vents. Elle huma dans toutes les directions, et partit vers le sud et son odeur iodée.

Elle trottina, se faufilant dans les herbes folles jusqu’à une étendue de sable immense, balayée par le vent. Elle n’avait jamais vu autant de sable de sa vie ! Et du sable chaud, en plus ! Elle passa les trois semaines suivantes à creuser le sable pour y trouver des petites bêtes inconnues, dormir au chaud et enterrer ses crottes à des dizaines de mètres les unes des autres. Elle n’avait jamais imaginé une telle béatitude.

Puis vint une marée humaine telle qu’elle n’en avait jamais vue. Un matin de juin, des milliers d’humains, presque nus, déferlèrent sur sa plage. Ils parlaient des langues qu’elle ne comprenait pas. Les parasols s’envolaient sous les bourrasques, manquant lui perforer le gras ou lui crever un œil. Des centaines d’enfants couraient en tous sens, lui fonçant dessus, armés de pelles et de seaux emplis d’eau, animés d’intentions très ambigües. À contrecœur et ventre à terre, Caracole abandonna sa plage et reprit son périple vers l’intérieur des terres. Où elle fit une rencontre qui allait changer sa vie.

Alors qu’elle cherchait un abri sous une maison sur pilotis, elle vit cinq chats, à l’air plutôt mal nourris mais rigolards, en cercle autour d’un tapis vert. Elle s’arrêta, sur le qui-vive. De toute son expérience, les autres chats n’avaient été que des concurrents, de sales bêtes qu’il faut chasser ou qui vous feulent dessus. Au mieux des pépères qu’elle pouvait tolérer dans un rayon de deux mètres s’ils étaient accommodants. Ceux-là avaient l’air de s’amuser ensemble, et c’était inédit pour elle.

Ils s’arrêtèrent en la voyant passer, puis lui proposèrent, en toute simplicité, de se joindre à eux. N’ayant pas quitté sa campagne pour replonger dans son ancienne routine, elle accepta du bout des moustaches. Sans la brusquer, les matous se présentèrent puis lui expliquèrent leur jeu, qu’ils appelaient “poker”. Une fois les règles intégrées, ils lui donnèrent gracieusement un sachet de graines d’herbe à chat pour qu’elle puisse commencer à miser.

Ils jouèrent ensemble toute la nuit. Au petit matin, personne ne la chassa. Au contraire, on lui indiqua un recoin pour l’heure inhabité. Elle pouvait rester autant de temps qu’elle le souhaitait, il suffisait qu’elle rapporte de temps à autre une prise pour le groupe si elle était bonne chasseuse. Du fond de ses tripes, Caracole savait que ce qu’elle venait de trouver là était plus que ce qu’elle ne pourrait jamais espérer. De manière fulgurante et inattendue, elle venait de trouver sa place dans le monde, accueillie pleinement au premier coup d’œil par une bande de chats errants.

 

Histoires exquises

Caracole, chatte de dix ans d’âge, en avait plus qu’assez de sa vie sédentaire dans la campagne cantepienne. Profitant de son vénérable âge “entre-deux”, déjà sage mais encore agile, elle planifia un tour du monde pour visiter d’autres contrées. Elle commença son road-trip par un énorme câlin plein de ronronnements aux humains qui avaient si bien pris soin d’elle depuis qu’elle était tout chaton. Elle espérait qu’ils comprendraient, eux qui passaient leur temps loin de la maison.

Puis elle partit, sans baluchon, à travers la campagne. Se faufilant dans les herbes hautes, elle tourna vite en rond en appliquant sa méthode pleine de sagesse qui consistait à éviter les grands rubans d’asphalte, chauds aux pattes et envahis de monstres mécaniques. Caracole revint au foyer prendre conseil sur les genoux de sa maîtresse, occupée à organiser son prochain voyage. Elle découvrit les avions, entraperçut la mer, les bateaux, les montagnes. Elle élimina d’office le vélo, pas du tout pratique pour ses quatre courtes pattes. Elle conçut une combine pour monter incognito dans un avion, mais il lui fallait tout d’abord rejoindre l’aéroport. Elle commanda des pizzas par internet un soir où ses humains, tous deux fatigués du boulot, tardaient à se faire à manger. Le temps qu’ils aillent réceptionner les pizzas, elle sauta dans le caisson du scooter pour se faire ramener en ville. Malgré ses six bons kilos, le livreur n’y vit que du feu.

Une fois en ville, elle eut un moment de panique. Que de bruit ! Que d’odeurs ! Elle rasa les murs, privilégia les arrières-cours et tomba sur un immense entrepôt rempli de cartons ! Le paradis… Prenant son temps, Caracole erra entre les rayonnages. Elle sentit tous les cartons, prit longuement la mesure de chacun d’eux. Quand elle en trouva un particulièrement à son goût, elle se blottit dedans et referma le couvercle. Il lui convenait parfaitement ! Caracole s’endormit profondément, bien à l’abri dans sa boîte, après cette journée plutôt chargée. Son tour du monde allait bientôt pouvoir commencer…

Gravés dans le marbre

Un jour, peut-être on sera vieux. Et puis un jour, pour sûr, on sera morts. Alors, seules deux dates séparées d’un fin tiret témoigneront que l’on a été vivants. On en sera réduits à ça. Deux dates sur une plaque, dans une allée gravillonnée.

Le promeneur, inconscient de son sursis, se racontera quelques histoires pour le frisson. Il devinera l’époux sous sa femme, la mère qui rejoint finalement son fils, sept ans après l’avoir pleuré, il pèsera le poids des trente ans qui ont séparé deux sœurs jumelles. Par quelques soustractions, il évaluera le gâchis des grandes moissons : les jeunes morts de 14-18, 39-45… qui remplissent des allées entières et que des monuments honorent encore. Il visualisera les assemblées endeuillées plus ou moins fournies en fonction du nombre et de la taille des plaques déposées, des fleurs encore fraiches, de l’entretien minutieux des tombes par-delà les années.

Il ne saura rien d’autre de nous que ce que ces dates lui apprendront. Notre âge, notre époque, notre famille proche. Et c’est tout. Toute notre vie, nos joies, nos peines, nos succès, nos renoncements, les jours de fête, les grandes dépressions, nos amours volages, nos amitiés renversantes ou la solitude comme une seconde peau, tout cela se résumera à un tiret entre deux dates gravées dans le marbre.