Amants à mi-temps

“Dis, si on faisait l’amour ?”

Elle s’est pelotonnée contre moi, a caché son visage dans mon cou, me laissant totalement dépourvu. Exactement comme la première fois qu’elle me l’avait proposé, complètement saoule à une soirée. Je n’en avais pas tenu compte, à l’époque.

J’ai caché mon trouble en la serrant contre moi, comme je l’ai déjà fait tant de fois, en toute innocence. Et c’est en toute innocence que nous avons accédé à sa requête, comme les deux amis que nous sommes. Éclats de rires et complicité se sont enchaînés toute la soirée, avant qu’elle ne rentre chez elle, comme d’habitude.

La vie a repris son cours, nous étions toujours les mêmes, inséparables et naturels. Mais quand elle le voulait, entre une soirée ciné et un café gourmand, je répondais présent pour être avec elle un tout peu plus que son ami à plein temps.

Anyone else but you

Le vent fripon

Au milieu de la bourrasque, la fille colle ses deux mains contre ses cuisses. Autour d’elle, quelques paires d’yeux attendent, l’air de rien, que le vent réussisse son coup. Un bout de jupe se soulève par-ci, un sourire gourmand se dessine sur le visage des automobilistes. Elle tente de maintenir ses cheveux en place, sa jupe s’envole à mi-cuisse et les passants tournent la tête sans plus se soucier de discrétion. Au fond d’elle-même elle est tentée, histoire de voir ce qui se passerait, de lever les bras bien haut et d’attendre, là, que ce coquin de vent la déshabille aux yeux de tous. Au lieu de quoi elle prend un air ingénu, serre les jambes et plaque le tissu sur ses formes, les soulignant un peu plus encore.

Maman est de retour

J’entends des pas dans l’escalier. Je jette un œil à la pendule : C’est bien l’heure. Je me maudis de n’avoir pas vu le temps passer et je regarde autour de moi, paniqué. J’ai grosso modo une minute pour que ma chambre soit rangée, prendre ma douche et me sécher. Ouille. C’est mal parti. Tétanisé, je reste planté au milieu de ma chambre. Puis l’illumination me frappe. J’éteins la télé, balance quelque jeux sous mon lit et cours jusqu’à la cuisine. J’attrape en vitesse la soupe de lentilles et me rue aux toilettes. Lorsque la clé tourne dans la serrure, je gémis doucement, assis sur le trône, en me tenant le ventre à deux mains. Voilà qui devrait expliquer mon retard, la maison sale et la serviette de toilette encore sèche.

Confidence pour confidence

Des peurs irrationnelles contre des intuitions bien légitimes. Des petits riens contre les dernières nouvelles. Des vagues à l’âme contre des espoirs fous pour des paroles, poses et soupirs disséqués. De nouveaux projets de vie contre une coupe chez le coiffeur. Des larmes pour une chanson-souvenirs contre une recette de cuisine. Des souvenirs contre des désirs à personne d’autre avoués. Des détails du passé à assembler contre des peines secrètes. Des drames de vie qu’on ne pensait pas avoir à affronter un jour contre des fous rires pour un mot déformé. Des conseils avisés contre des envies de tout plaquer. De la confiance en soi par litres contre une complicité de toujours. Trois mots prononcés à la hâte contre des heures à tuer. Le dernier film à voir contre des livres à relire. Le travail, les amis, la famille contre une solitude ressentie sans trop savoir pourquoi. Les derniers ragots  contre un quart d’heure de philosophie.

Des brins de vie partagés au gré des lettres, textos, appels et trop brèves visites. À chaque pas, grand ou petit, le démon reste campé sur l’épaule gauche, pour nous rappeler qu’on ne sera jamais seules, qu’on vit ensemble, malgré tout. De petit rien en petit rien, nous restons côte à côte, l’une pour l’autre à jamais irremplaçable.

Petite maman

Parfaite petite cuisinière à douze ans, c’est près de toi que j’ai appris le plaisir des bonnes choses. Lécher la pâte crue pendant que tu enfournais le gâteau du quatre heures. La fabrication de glaces à l’eau. La cuisson parfaite du fondant au chocolat. Et la présentation irréprochable, que je ne maîtriserai jamais aussi bien que toi.

Dès que l’occasion se présentait, tu étais grande sœur jusqu’au bout des ongles. Surveillance plus que laxiste pour m’apprendre à dire non moi-même. Leçons de maquillage à treize ans, qui m’en faisaient paraître seize. Leçons de choses pour me mettre à la page du vocabulaire et des mœurs de mes pairs. Et puis les leçons de morale à toutes les deux, pour montrer que c’était toi la grande. Sans oublier les inénarrables “j’ai eu les parents pour moi toute seule pendant trois ans” qu’on ne manquera pas de te ressortir à bon escient.

Un peu trop souvent, tu endossais le rôle de ménagère qui manquait tant à la maison. Maîtresse très contestée en son domaine, tu n’en étais pas moins organisée, efficace, pleine de bon sens. Tu faisais tourner l’affaire, recousais les vêtements, cuisinais et lavais, bien souvent de bonne grâce, parfois la rage au cœur. Indispensable à tous, tu en profitais pour distribuer les tâches que tu jugeais ingrates, en espérant que ça passe, parce que tu n’allais quand même pas tout faire.

Dans quelques accès de colère, tu redevenais illico l’enfant que tu étais censée être. Crises de jalousies, scandant le “c’est pas juste, je devrais avoir plus de droits, avec tout ce que je fais pour vous”. Bouderies, arbitraire, tentatives de despotisme et pour finir, la raison qui revient. Tu retrouvais ta place, que tu avais bien du mal à définir mais que tu n’aurais finalement échangé pour rien au monde.