Sortie de nuit

Ils font une pause dehors et se ressemblent tous. Une bière à la main, de nombreuses autres dans le nez, ils parlent fort, sont exubérants ou se font des confidences hurlées dans l’oreille, “non, mais tu sais, toi, j’t’aime vraiment beaucoup”. Ils prennent tout le trottoir, ne s’en rendent pas compte ou s’en foutent, rien n’existe en dehors de la bulle définissant la portée de leur volume sonore. Ils sont bien, ils vivent l’instant. Ils se sentent horriblement mal, n’arrivent pas à régurgiter leurs bières ou leur whisky. Ce sont tous les mêmes, à chaque sortie de salle de concert, de boîte de nuit, de bar.

Est-ce que tout le monde passe donc les mêmes soirées? Peut être pas. Les autres, ceux qu’on ne voit pas, profitent de leur concert, de leur repas, de leur soirée. Ils ne participent pas aux discussions politico-philosophiques destinées à changer le monde. Ils ne racontent pas leurs souvenirs les plus intimes à de parfaits inconnus devenus l’espace d’une heure leur meilleur ami et la personne la plus compréhensive qu’ils connaissent. ils n’ont pas la sensation de plénitude que ressentent ceux qui ont passé la soirée “en off”, qui est toujours, bien évidemment, la meilleure que l’on puisse vivre. Ils emmagasinent des souvenirs, de la culture, des bons moments mais se sentent moins vivants que ceux pour qui rien n’existe en dehors du moment, du lieu, des personnes présentes. Et qui auront tout oublié d’ici demain, recherchant alors de nombreuses autres soirées de ce genre pour ressentir encore le monde et ne pas en rester spectateur.

Les mérites de l’infidélité

En amour, je suis fidèle. En amitié, je suis loyale. Au travail, je suis acharnée, à défaut d’être constante. Mais dès qu’il s’agit de danser, je ne puis qu’être volage, je ne connais aucune attache. Je passe de bras en bras, à la recherche de celui qui correspond le mieux à mon humeur, à mon rythme, à mes envies. Je me pose pour quelques danses lorsque je trouve une perle rare, puis je me sauve sans préavis dès qu’il montre un signe de fatigue, de lassitude ou une trop grande proximité. Toujours à l’affût de nouveaux talents, je me laisse entraîner par toutes les belles promesses. Je ne suis pas regardante sur l’esthétique, qu’importe le flacon pourvu que j’aie l’ivresse. C’est bien souvent dans les vieux flacons qu’on fait les meilleurs crûs, mais la vigueur de la jeunesse m’attire parfois.

Il m’arrive quelquefois, lorsque la soirée fut prolifique, d’initier un novice à la pratique, m’essayant à la patience pour apprendre à un débutant tout ce qu’il doit savoir pour bien danser, bien tourner, bien mener. Et je repars encore tourner dans d’autres bras, appréhender d’autres corps, connaître d’autres manières de faire.

Bien sûr j’ai quelques habitués, cavaliers dont je sais qu’ils s’accorderont à moi, faciles plaisirs pour une danse parfaite. Mais tout serait bien monotone si je ne devais me contenter que d’un ! Même un cavalier hors pair ne saurait me retenir bien longtemps tant le besoin de tester encore et toujours de nouvelles expériences me démange. Et si je me trompe, tombe sur un danseur tout mollasson ou tyrannique, je n’en suis que plus heureuse de trouver, l’instant d’après, de nouveau une valeur sûre.

Dès que le printemps revient

Parait que les filles sont jolies dès que le printemps revient. A croire qu’avant elles étaient moches, et que les bienfaits de trois rayons de soleil vont changer tout ça en moins de trois mois. A croire surtout que notre ami Hugues n’avait jamais rencontré de pleureuse saisonnière. Les yeux bordés de rouge, la goutte au nez, le souffle rauque, une voix de camionneur, c’est sûr que les filles sont belles. A les voir, on pourrait penser que c’est la saison des amours et que des cerfs en rut ont choppé la myxomatose. Ce qui n’est pas tout à fait faux, car, avouez, c’est bien ça, notre taux d’hormone anormalement élevé, qui nous fait dire que les filles sont jolies dès que le printemps revient. Et qu’avec le printemps, comme par magie, reviennent nos espoirs de faciles conclusions.

C’est écrit

Telle beauté me touche, telle idée me révolte, tel souvenir m’émeut. Je voudrais exprimer tout cela, je voudrais l’écrire pour en garder la trace. C’est alors que je tombe sur un texte, une chanson, un poème qui décrit de manière exacte tout ce que je voulais dire. Je suis alors touchée, révoltée, émue. Et frustrée. Car j’aurais voulu l’écrire, moi, mais c’est déjà fait, et mieux que je ne pourrais. Je ne veux me comparer à ces mots déjà si bien posés, soignés, justes. Alors mes mots restent en moi et je me gorge de ceux des autres.

Et même ça, ça a déjà été écrit, “tous ces mots que d’autres ont fait rimer qui me tuent”, me volant l’originalité du sujet sinon de la forme pour le traiter.

Après l’échéance, la déchéance

Un jour après l’autre, le calendrier défile et s’effiloche, perdant ses feuilles quotidiennement. Ignorant toutes nos suppliques, la date se rapproche, sans cesse plus menaçante. Elle devient plus réelle, l’ignorer devient risqué tant son importance est intimidante. Sa venue stimule, elle permet de tirer la quintessence de l’être pour répondre parfaitement à toutes ses exigences.

Et puis après avoir donné tout son possible, fait de son mieux, la pression, enfin, retombe. Tel un soufflé trop tôt sorti du four, le corps, l’esprit se ramollissent. L’énergie vient à manquer, même plus de pensées à laisser vagabonder tellement l’on se sent vidés. Cette pause inopinée, ce repos bien mérité ont un goût de brève déchéance accordée avant de reprendre le galop insensé.