Sursis

Les rires, les silences complices, les disques écoutés en boucle, les secrets partagés, les fantasmes évoqués, les garçons épiés sous toutes les coutures, les rêves éveillés, l’alcool découvert, une certaine idée de l’insouciance, les joints fumés, les films appris par cœur, les larmes refoulées, la colère comprise et apaisée, la rage de vivre ensemble à côté du monde, les rues avalées au hasard juste pour marcher, les pâtisseries goûtées, le chocolat englouti, les jambes dans le vide, les broutilles dégoisées, la guitare essayée, les vêtements échangés, les mensonges peaufinés, les histoires familiales narrées, encore et encore, les tracas éloignés par un bon mot ou un simple geste, le temps tué, l’amitié qui s’épanouit.

Et puis la solitude qui s’abat comme une claque en pleine gueule quand pour finir je passe le seuil de la porte et rentre chez moi.

Psychée improvisée

Par hasard, je me retrouve devant la baie vitrée donnant sur le hall d’accueil d’un immeuble. Le soleil couchant tape sur la vitre, me renvoyant mon image aussi nettement qu’un miroir. Stupéfié, je m’arrête pour voir de plus près ces mèches blanches éparpillées autour de ma tête. Tant bien que mal, j’essaie de me recoiffer, de discipliner les mèches folles, de réajuster mon bonnet. Je tente désespérément de reprendre une apparence des plus humaines, moins effrayante pour les passants. J’ai du mal à m’arracher à la vue de mon reflet mais pour finir je récupère ma maison en sacs plastiques et je passe mon chemin.

Regards

J’aime ce mélange de couleurs. J’aime les gens qui osent être ce qu’ils veulent. Qui se baladent en boubou ou en jean-baskets, en pyjama ou en paillettes, en jogging ou en tailleur. Qui sortent du moule ou créent le leur. J’aime les mille langues et les mille sourires des gens pour qui la vie en communauté signifie tant. J’aime tous ces individus qui tacitement suivent les mêmes règles, partagent les mêmes codes au quotidien. Vivent une même vie mais la colorent différemment.

Après tout, je crois que, finalement, je l’aime un peu, Paris.

Ligne directe

La sonnerie du téléphone me fait lever les yeux de mon écran. Je ne connais pas le numéro qui s’affiche, j’hésite à décrocher. Je laisse passer quelques sonneries tout en cherchant à m’isoler. Lorsque plus personne n’est à portée de voix, je décroche enfin et lance un “allo?” que j’espère assuré.

Une voix que je peine à reconnaître m’annonce être de passage dans ma ville. Au risque de vexer mon interlocuteur, je le coupe et lui demande qui il est. “Dieu”.

Sachant qu’il est très pris ces derniers temps, et qu’il revient de loin, je m’empresse de fixer un rendez-vous pour le soir même. Nous avons tant à nous dire, mais pas par téléphone, alors nous raccrochons rapidement. Nous aurons un fragment d’éternité ce soir pour narrer les déboires survenus pendant ce long temps d’absence.

Toute la journée, un sourire tranquille m’accompagne.

Home

Tu as semé des bouts de “je t’aime” un peu partout dans la maison. Je les découvre un à un qui murmurent à mon cœur et atteignent mes tripes. Un livre que tu as fini mais pas encore rangé. La vaisselle sur l’égouttoir avant que je ne fasse à manger. Le coussin tassé à la forme de ton dos. Le linge étendu à la va-vite parce que tu détestes ça. Un bol de céréales terminé qui attend dans l’évier. L’appartement rutilant quand je rentre de voyage. Des objets déplacés juste pour me faire rire. Ton odeur sur la serviette de bain. Les chats nourris qui paressent sur le sofa. Des yaourts dans le frigo, des bonbons dans le placard. Et du lait par douzaines parce qu’il me faut du stock. Le T-shirt posé juste à côté du panier pour me faire râler. La musique en rentrant, le café coulé. Les tomates cerises patiemment plantées, les meubles qui attendent leur tour pour être réparés. Et une caisse de Bourgogne gentiment déposée en vue dans mon bureau.

Pas besoin de mot sur le frigo, de déclaration passionnée.

La maison me transmet tes messages, ressort chaque jour tes bouts d’amour. Provoque et reçoit, complice, mes sourires, mes rires et autres soupirs par tant d’attentions, de présence et de gaité provoqués.