La SNCF vous informe

Mesdames et Messieurs, nous vous souhaitons la bienvenue à bord de notre train dont vous connaissez tout aussi bien que nous la destination, à moins que vous n’ayez sauté dans le premier train à quai.

Pour la tranquillité de tous, nous vous rappelons que vos portables doivent être en silencieux, nous vous invitons donc à envoyer des messages à vos correspondants ou à passer vos appels téléphoniques depuis les plateformes situées à l’extérieur du train.

Si vous n’arrivez pas à faire taire vos gamins braillards et capricieux, nous vous informons qu’un bocal de chloroforme est à votre disposition en voiture 3. Les contrôleurs vont passer parmi vous, n’hésitez pas à leur demander conseil pour les dosages requis.

Pour les riches pigeons qui ne peuvent patienter une heure ou deux sans manger ou sans café, un bar se trouve en voiture 4. Il vend également des boules Quies à prix d’or et des tickets de métro avec un tarif spécial “un pour le prix de deux”.

Nous vous rappelons qu’à sept heures du matin les gens normaux aiment terminer leur nuit et nous vous prions donc de détailler votre vie sexuelle à un volume sonore n’excédant pas le murmure inaudible.

Afin de nous assurer que vous ayez bien compris le message et parce qu’il n’y a pas de raison que nous soyons les seuls réveillés, nous diffuserons cette annonce à intervalles réguliers, entrecoupés de l’inventaire exhaustif en temps réel du contenu du bar.

Mesdames et messieurs, nous espérons que vous ayez suffisamment de volonté pour passer malgré tout un agréable voyage.

21.12.2012

On a beau espérer, on peut bien faire semblant d’y croire, mais on sait bien au fond de nous que le monde continuera, et nous avec, après décembre 2012. C’est bien parce qu’on s’en doute, parce qu’on n’envisage pas d’apocalypse qu’on poursuit notre route, petit à petit. Qu’on grappille tant bien que mal quelques sous à la fin de chaque mois au lieu de tout flamber dans une formidable orgie. Qu’on reste polis sinon gentils avec nos voisins d’à côté qui mettent la télé trop fort et ou avec ces satanés cyclistes qui doublent tout le monde dans les embouteillages. Qu’on supporte sans broncher les pleurs des gamins au lieu de lâcher enfin les chiens sur eux. Qu’on va tous les jours pointer au lieu de profiter de nos derniers instants. Qu’on essaie en vain de laisser un monde sensé pour les suivants.

On le sait, au fond de nous, que la vie continuera, pour une bonne majorité d’entre nous, et qu’elle ne sera peut être même pas meilleure qu’avant. Qu’il va falloir fournir des efforts, faire des compromis, parfois même renier quelques principes pour tenter tant bien que mal de s’en sortir. Qu’il n’y aura pas de Deus ex machina pour nous sortir de là, comme l’alarme incendie pouvait parfois nous sauver d’un examen délicat. Qu’il nous faudra faire nos preuves et chaque jour nous regarder dans le miroir sans détourner les yeux.

Et c’est justement parce que rien d’extérieur n’arrivera pour nous mettre tous dans le même sac qu’une fin du monde nous tentait tant. Reste maintenant à ne pas attendre le 22 décembre pour commencer à vivre.

Une pause avec Narcisse

Assis derrière la porte fermée, à l’abri des regards indiscrets, les coudes sur les genoux. Écoute consciencieuse du corps qui réclame régulièrement ses cinq minutes d’attention. Passage en revue pour l’occasion de tous les petits riens : la peau récalcitrante à tirer, la tête qui gratte, le nez qui démange. Massage rapide du visage les jours de grande générosité. Avant de sortir, se ré-ajuster au mieux. Vérifier les boutons, resserrer la ceinture, replacer la chemise. Dans l’entre-deux, profiter du rafraichissement sur les mains, l’odeur du savon sur la peau. Face au miroir, s’assurer d’un rapide coup d’œil qu’on est bien tels qu’on se pense. Avant de quitter ce court tête-à-tête et de retourner s’exposer, se mélanger, travailler.

La mémoire qui flanche

J’ai déjà oublié vos noms. De ces quelques semaines passées avec vous, ne me resteront que quelques têtes. La mignonne petite rouquine du premier rang avec ses grands yeux avides de savoirs. L’original, toujours dans la lune, avec ses questions inattendues mais si souvent pertinentes. Le jeune homme timide qui avait fait mine de ne pas me reconnaître en me croisant au hasard d’une rue. De son prénom à lui, je me souviens. Un groupe de trois avec son “bon élément” un peu étourdi mais toujours prompt à aider ses deux comparses. Les deux minettes, très sympathiques au demeurant, qui exprimaient toujours si fort leur envie d’être partout ailleurs qu’en cours. Je me souviens aussi de ce binôme de choc, où l’un pensait être le cerveau donnant des ordres aux petites mains alors que les mains en questions savaient tellement mieux réfléchir par elles-mêmes.

En revanche, j’ai déjà oublié les traits de la jeune demoiselle qui a fondu en larmes à l’annonce des résultats des examens du semestre précédent. Ceux de l’étudiante prise de panique pendant l’examen. Ou les visages des étudiants stressés qui ont vaillamment exposé leur exercice avant de répondre à mes questions. J’ai oublié qui s’en sortait, qui se trompait, qui était seul, qui écoutait, qui était timide ou bien charismatique. J’ai oublié tous ces détails pourtant très importants à vos yeux.

Mais je me rappelle le cœur qui cogne. Je me rappelle les yeux qui survolent tout, à l’affut du moindre souci, d’une incompréhension, d’une muette approbation. Je me rappelle l’euphorie et l’épuisement en sortant de la salle derrière vous. Je me rappelle que j’ai aimé chaque séance passée en votre compagnie et qu’il me tarde d’un jour recommencer.

Miroir, mon beau Miroir

Le miroir s’est tordu, renvoyant enfin une image acceptable des choses. Elle se mira longuement, méticuleusement, se tournant en tous sens afin de voir si les gens la percevraient enfin telle qu’Elle se pensait grâce à l’outil qu’Elle venait de façonner. Elle résista à l’envie de réorienter encore un peu le miroir pour se montrer sous un meilleur profil. Elle préférait l’image la plus fidèle à la plus valorisante. Et c’était tout à son honneur, même si la tâche était ardue, sinon impossible.

Lorsqu’elle se sentit assez sûre d’Elle-même, Elle décida de partir par monts et par vaux, se montrant dans son plus simple appareil, posant ainsi toute nue aux côtés de son miroir. Elle voulait être connue de tous, acceptée par le plus grand nombre. Non pas adulée ou idolâtrée, juste acceptée pour ce qu’Elle était, ni plus ni moins.

Mais partout où Elle allait, la même scène se répétait. Personne ne semblait La voir, seule au milieu de la foule. Lorsqu’enfin les gens l’apercevaient dans son miroir, ils essayaient de le décaler, le tordre, allant parfois jusqu’à le lapider dans l’espoir de le briser. Certains se détournaient d’eux, se masquant les yeux, comme éblouis, tandis que d’autres disposaient leurs propres miroirs, appareils photo ou caméras et réglaient consciencieusement leurs engins pour ne capter que ce qui les intéressaient.

Elle a bien tenté de persévérer, Elle a bien tenté de croire qu’ils n’étaient pas prêts, mais au bout d’un bon morceau d’éternité, Elle a fini par admettre l’évidence. Elle a compris que personne ne voulait d’Elle, qu’Elle serait à jamais une perpétuelle inconnue, incomprise voire même haïe, et que tout ce qu’Elle pourrait faire n’y changerait rien. Alors la Vérité abandonna. Elle se retira de ce monde et nul n’entendit plus jamais parler d’Elle.