Au foyer

“Bonne journée mon Loulou !”

Une fois la porte refermée, je me retrouve seul. J’en profite pour me recoucher un peu, c’est tellement bon de prolonger mes rêves… Puis je me lève, mange un bout et me colle à la fenêtre pour voir passer les voitures, observer les petits bonhommes en bas qui gigotent dans le froid tandis que je reste bien au chaud.

Je m’active un peu à la mi-journée. Très sérieusement, je chasse la poussière et vide les poubelles. Et je me prépare comme il se doit pour son retour. Je ne voudrais surtout pas qu’il me surprenne avachi sur le canapé. Quand il passe la porte, il me trouve propre, sagement assis au milieu des trophées que j’ai soigneusement sélectionnés pour lui. J’ai beau dormir seize heures par jour, j’aime bien récolter caresses et compliments quand mon Homme rentre au bercail une fois sa journée terminée. Aujourd’hui pourtant, ce sont cris et taloches qui m’accueillent. De ma cachette sous le fauteuil, je le vois à mon grand dam ramasser un à un tous les détritus et les remettre rageusement dans la poubelle. Ainsi, aujourd’hui, il n’a pas apprécié mon cadeau.

Plaisir solitaire

De papillon en papillon, je traîne et le groupe me distance. Une balade en famille, un week-end d’été, un anniversaire, des montagnes, un appareil photo, et des papillons par dizaines. Quel plaisir de trouver l’angle, s’approcher en catimini, retenir son souffle, prendre une photo, se rapprocher un peu plus, reprendre une photo, tenter encore de gagner quelques centimètres, prendre un nouvelle photo.

Avant d’en arriver là, ce sont dix papillons que j’ai ai suivis, les regardant partir trop loin, impuissante. Sur ces cinquante et quelques photos, seules deux ou trois mériteront une attention particulière. Mais pour chacune d’elle pointe l’espoir d’avoir enfin le cliché. Celui qui justifie que je m’isole, celui qui excuse mon absence des réjouissances familiales, plaisirs partagés mais ô combien bruyants.

Entre deux papillons, entre deux clichés, je presse le pas et tente de rejoindre la joyeuse troupe. Je savoure le silence, les seuls cricris des champs d’été, le soleil sur ma peau et la marche rapide. Avant que, la mémoire pleine, je ne close cette parenthèse égoïste et ne partage mes trésors avec mes proches.

La femme élastique

Elle fait deux pas en avant, et puis machine arrière. S’envolerait  en pas chassés si l’on voulait l’attraper. Elle donne sans réfléchir, enthousiaste, avec plaisir. Elle ne voit rien venir, pourtant la source va se tarir.

Elle se laisse tirer, étirer, malléable à volonté. On s’étonne et puis on s’habitue, ainsi va la vie, ce n’est pas si tordu…

Elle choisit une direction et pour sûr se donne à fond mais sans aucune résignation elle peut dire oui à l’abandon. Elle essaie de l’autre côté, toujours en quête d’activité, ne se laisse pas décourager par une quelconque difficulté. Mais quand l’intérêt n’y est plus, quand se pointent les déjà vu, dans sa soif d’absolu, elle lance un by-bye impromptu.

Elle se laisse tirer, étirer, malléable à volonté. On s’étonne et puis on s’habitue, on cherche ses limites, on ne les voit déjà plus. Jusqu’à atteindre en toute bonne foi, le moment où sans crier gare, elle retourne à son point de départ ou bien nous claque dans les doigts.

Lentement elle creuse son nid, patiemment bâtit une vie et par un beau jour s’enfuit, le laissant vide, elle est partie. À moins peut être qu’un petit gars, passant inopinément par là, la comprenant  instinctivement, ne la suive dans ses vient et va.

X raisons

Ils sont en retard et j’attends. Qu’est-ce qui peut bien les retenir ? Je vérifie mon téléphone toutes les minutes. Ils ne m’ont pas prévenu de leur retard, n’avancent aucune excuse. Les connaissant, ils sont pris dans les bouchons et n’osent pas téléphoner par peur du gendarme. Ou bien ils ont oublié notre rendez-vous. J’aurais dû le leur rappeler en fin de semaine dernière. Ils peuvent aussi être coincés dans leur ascenseur, sans réseau. Pire : ils ont pris l’ascenseur, ont commencé à s’embrasser dans la cabine et sont remontés en toute vitesse terminer ce qu’ils venaient de commencer.

Je les imagine bien, profitant du trajet retour en ascenseur vers leur appartement pour commencer à ouvrir les boutons de chemises. Une pause sur le palier pour se câliner dans le noir contre leur porte d’entrée. Elle chercherait la clé et la glisserait à tâtons dans la serrure pendant qu’il glisserait ses doigts dans une autre serrure. Une fois rentrés chez eux, ils prendraient à peine le temps de fermer la porte avant de se déshabiller sommairement dans l’entrée. Le pantalon sur les chevilles, il essaierait de la plaquer au mur avant qu’ils ne roulent finalement à même le sol. Elle n’enlèverait pas sa jupe et pour ne pas avoir mal au dos, elle prendrait place au-dessus de lui. Ses genoux lui feraient regretter sa décision, mais un poil trop tard, plus le temps de changer. Une fois assouvi leur accès de fièvre, ils décideraient finalement de prendre quinze minute de plus pour une douche, histoire d’être présentables pour la soirée.

Je suis tiré de mes réflexions par un tapotement sur mon épaule. Je me retourne et les vois me saluer, le sourire aux lèvres. Je me ressaisis puis j’essaie de cacher mon émoi quand je remarque leurs cheveux encore humides.

Tombée de la nuit

Je l’ai aperçue l’autre nuit, dégringolant du ciel sur un nuage. Elle ne se cachait même pas, bien certaine que peu de monde lèverait le nez de ses chaussures. Ou que personne ne croirait ses yeux. On sait si bien se traiter nous-mêmes d’affabulateurs qu’elle n’a pas besoin de cacher son existence. Elle me paraissait d’ailleurs tellement irréelle que longtemps j’ai pensé avoir rêvé. Ce n’est qu’en retrouvant ce bout de nuage effiloché que j’avais glissé à la hâte dans ma poche après sa chute que j’ai bien voulu croire ma mémoire.

Bien sûr, en arrivant à l’endroit où je l’ai vue tomber, je n’ai rien trouvé du tout. Elle était déjà repartie à l’assaut du ciel sur son nuage. Mais au moins je sais qu’elle vient vraiment. Je ne sais pas si elle se soucie réellement de nous, mais elle nous rend visite. Ainsi donc, j’avais raison d’y croire.