À l’improviste

Elle a sonné aujourd’hui à la maison. Depuis tout ce temps, je n’avais pas déménagé. Sans ça, elle ne m’aurait sans doute jamais retrouvé. Je ne l’ai tout d’abord pas reconnue. Elle devait avoir une dizaine d’années la dernière fois que je l’ai vue, elle en a vingt maintenant.  Elle a eu le temps de pousser. Et puis elle a dit “c’est moi”.

Je suis resté sans rien dire comme le vieux con que je suis devenu. Je l’ai finalement invitée à entrer. On a bu un café. Banal. Surréaliste. Rassurant. Après dix minutes ou quatre heures de platitudes débitées pour combler dix ans d’absence, elle s’en est finalement allée. Et me sont revenus en pleine gueule 3600 jours de silence et 86400 heures de culpabilité.

Elle n’avait même pas vraiment l’air de m’en vouloir. Comme si quelqu’un d’autre que moi était à blâmer pour tous les centimètres que je ne l’ai pas vue prendre. Comme si c’était seulement la vie qui nous avait injustement séparés, et pas moi qui avais renoncé au bout de quelques années à mener un combat perdu d’avance.

En la voyant partir aujourd’hui je comprends combien elle aurait mérité cette énergie dépensée en vain. Elle aurait dû avoir la certitude et les preuves qu’à chaque instant je n’ai cessé de la chérir. Au lieu de ça, j’ai essayé de simplifier sa vie et la mienne.

Me lamenter sur ce temps perdu ne nous rendra pas les secondes où elle a ri, souffert, vécu sans père. Mais ça me fait au moins prendre conscience que sans elle et son heureuse initiative j’aurais pu encore gaspiller quelques années à ne pas l’épauler. Un frisson de dégoût me parcourt à cette idée. Je n’ai plus qu’à passer le reste de ma vie à tenter de racheter ma lâcheté.

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