Le temps des cerises

La belle robe blanche se tâche de rouge, de petits points se multiplient à mesure que les fruits  trop mûrs se détachent et tombent dessus. La longue robe a été abandonnée il y a trois jours, étalée soigneusement sur l’herbe verte, à l’abri du cerisier. Le vent l’a un peu froissée, des mulots s’y sont pelotonnés, des limaces ont laissé quelques traînées légèrement brillantes sur la soie sauvage.

Où est passée Cybelia, qui portait, légère et mutine, la blanche toilette en sortant de l’Église ?  Alistair, son époux l’a conduite en sa demeure pour qu’elle se rafraîchisse avant le festin. Il ne l’a pas touchée depuis qu’il a relevé son voile et goûté ses lèvres acidulées, se réservant pour la nuit de noces. La laissant seule dans la salle de bains, il est sorti fumer une pipe sur le perron. Il ne l’a plus revue depuis. Seul son potager, quelque peu dérangé témoigne du passage de la jeune femme. Des empreintes de pas courent de l’arrière de la maison jusqu’à la clôture. Les laitues ont été épargnées, les rangs de haricots sont de guingois, quelques pousses d’ail sont couchées et les semis d’endives, plus dégagés, ont été écrasés par trois foulées plus profondes. Des ronds d’herbe plus tassée témoignent de l’attente d’une personne dans le verger, de l’autre côté de la barrière.

Todd, jeune Irlandais arrivé depuis peu au village, se voit contraint de partir précipitamment. Les anciens ont jasé et les jeunes mères ont causé. Tous ont remarqué le regard pétillant de Cybelia lorsqu’elle croisait sa route en allant au marcher, même si personne ne sait qu’elle l’a rejoint au crépuscule au lieu de célébrer ses épousailles avec Alistair à la salle communale. Chargé par le meunier d’entreposer la farine fraîchement moulue sous une bâche à la minoterie, son travail conséquent justifiait pleinement son absence à la cérémonie. La perspective de leur fuite nocturne lui a donné du cœur à l’ouvrage et, lorsque les cloches tintaient à tout va en l’honneur des nouveaux époux, il terminait déjà sa tache. Le temps lui a paru si long jusqu’à l’heure dite ! Mais comme il a été récompensé quand, tout au fond du verger de l’ermite, à trois lieues du village, cueillant adroitement des cerises pour son aimée, il s’est retourné et l’a vue entièrement nue, sa robe de mariée délicatement étalée au sol.

C’est en pleine nature, sous l’œil complice d’une chouette chevêche, que Todd et Cybelia ont consommé le mariage de cette dernière. Passant une simple tunique et laissant derrière elle la robe par trop voyante, elle reprit sa route jusqu’à l’abri de la forêt, convenant que Todd rejoindrait la noce pour constater, comme tout le village, la disparition de la mariée. Il reviendrait d’ici dix jours, le temps que les recherches s’essoufflent et que les soupçons se diluent dans l’abondance de personnes douteuses entourant la jeune femme. Seulement, à peine cinq jours plus tard, un chasseur de passage a trouvé le cadavre de Cybélia, rigide et froid près d’un étang. La partie droite de son visage avait été dévorée par un sanglier, et, la sage-femme du village l’attesta par la suite, sa vertu n’était plus. Averti par la rumeur des villageois échauffés, Todd quitta le moulin en quatrième vitesse. Sans connaître le sort funeste de son amante, il se mit à fuir éperdument, suspectant que rien ne calmerait la foule avant que son sang ne soit entièrement répandu sur le sol desséché.

Aiguillé à l’occasion par les renards du pays, du crépuscule à l’aurore, fantôme parmi les ombres, il court toujours depuis ce jour.

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