Le sens de la vie

La question a surgi au milieu de rien, d’un magma de souvenirs et d’images évanescentes, mots effacés avant même d’avoir été pensés. Et si sa vie allait à l’envers ?

Tout autour d’elle, l’enfance est érigée en paradis perdu, la jeunesse vantée pour toutes ses jouissances et la suite ne serait alors qu’une longue décrépitude. Elle-même ne se sent jamais aussi bien qu’à l’instant T. Chaque époque a été meilleure que la précédente et presque certainement un peu moins bonne que la suivante. Chaque page qui se tourne l’emmène vers un nouveau chapitre dont elle attend avec impatience les rebondissements.

Bien sûr elle ressent parfois quelque nostalgie en évoquant certains bons temps, il est vrai révolus. Mais faut-il pour cela les appeler LE bon temps ? Pour sûr pour elle LE bon temps c’est maintenant. Peut être demain mais pas hier. D’hier restent des souvenirs qui l’accompagnent, l’orientent, lui réchauffent le cœur. Mais ne la retiennent pas.

Et elle poursuit ainsi sa route vaillamment.

Le cœur plus gros que le ventre

Elle a le cœur un peu trop grand, un peu trop doux, un peu trop vif. Un peu trop plein de niches où se lover. Un peu trop accueillant, peut être. Un peu trop attaché, voire un peu trop collant.

Un rien avide. De vie, de sens, d’émotions, de rêves, de sensations, de petits riens et de fantasmes.

Heureusement qu’il irrigue si bien le cerveau dont il est responsable qui, sans le mettre en sourdine pour autant, recommande la prudence aux autres organes et évite les raz de marée.

L’allumeur de réverbères

Dans le noir de ma chambre pastel, je l’appelle mon allumeur de réverbères. En m’endormant dans mon lit, sous ma couette, je pense à lui qui n’a que les étoiles pour couverture. Il me fascine et dès que je peux, quand personne ne me surveille, je partage un peu de mon argent de poche avec lui. Mais pas trop souvent, j’ai trop peur qu’il ne me remarque ou se moque de moi. Qu’il me traite de petite bourgeoise. Je pense bien que ça ne lui ressemble pas, à lui qui ne ressemble à personne et n’a aucune convention. Pas même le mépris des pauvres pour les nantis. Il n’a d’ailleurs pas l’air de se voir pauvre, lui qui est riche de liberté, de milliers d’étoiles et du réverbère d’en bas de chez moi.

Un jour j’aurai le courage de lui parler. Un jour je planterai mes yeux dans les siens au lieu de les baisser en rougissant et en marmonnant un timide bonjour. Un jour peut être je descendrai même mon sac de couchage pour partager une de ses nuits étoilées. On éteindra le réverbère et il me racontera sa vie de Bohème, à moi qui connait si peu de la vie, avec ou sans grand V. Peut être même qu’il m’apprendra un peu. Me montrera comment c’est. La liberté.

À l’improviste

Elle a sonné aujourd’hui à la maison. Depuis tout ce temps, je n’avais pas déménagé. Sans ça, elle ne m’aurait sans doute jamais retrouvé. Je ne l’ai tout d’abord pas reconnue. Elle devait avoir une dizaine d’années la dernière fois que je l’ai vue, elle en a vingt maintenant.  Elle a eu le temps de pousser. Et puis elle a dit “c’est moi”.

Je suis resté sans rien dire comme le vieux con que je suis devenu. Je l’ai finalement invitée à entrer. On a bu un café. Banal. Surréaliste. Rassurant. Après dix minutes ou quatre heures de platitudes débitées pour combler dix ans d’absence, elle s’en est finalement allée. Et me sont revenus en pleine gueule 3600 jours de silence et 86400 heures de culpabilité.

Elle n’avait même pas vraiment l’air de m’en vouloir. Comme si quelqu’un d’autre que moi était à blâmer pour tous les centimètres que je ne l’ai pas vue prendre. Comme si c’était seulement la vie qui nous avait injustement séparés, et pas moi qui avais renoncé au bout de quelques années à mener un combat perdu d’avance.

En la voyant partir aujourd’hui je comprends combien elle aurait mérité cette énergie dépensée en vain. Elle aurait dû avoir la certitude et les preuves qu’à chaque instant je n’ai cessé de la chérir. Au lieu de ça, j’ai essayé de simplifier sa vie et la mienne.

Me lamenter sur ce temps perdu ne nous rendra pas les secondes où elle a ri, souffert, vécu sans père. Mais ça me fait au moins prendre conscience que sans elle et son heureuse initiative j’aurais pu encore gaspiller quelques années à ne pas l’épauler. Un frisson de dégoût me parcourt à cette idée. Je n’ai plus qu’à passer le reste de ma vie à tenter de racheter ma lâcheté.

Sine qua none

Après tant d’années, je pourrais presque te pardonner. Si seulement tu le demandais. Avec le recul et l’expérience, en relativisant, j’arrive presque à comprendre. Je n’excuse pas, mais je peux imaginer la détresse, l’esprit tellement malmené qu’il a certainement dû céder. Avec le temps, qui sait, serait-il possible de passer outre. Puisque, apparemment, tu as changé. Je dois me rendre à l’évidence. Les petits, une fois adultes, n’ont pas l’air de t’en vouloir.

Mais pour cela, il faudrait que tu t’excuses. Et encore, je n’en demande même pas tant. Il faudrait que tu reconnaisses. Non, même pas tant encore. Il faudrait que tu appréhendes seulement le mal que tu as pu nous faire. Que tu comprennes les vies brisées puis rafistolées. Les blessures qu’on aurait peut être fini par avoir de toutes façons. Mais pas si tôt. Pas comme ça. Pas par toi. Les personnalités biscornues, les séquelles que tu nous as laissées. À toutes. Pas seulement à celle qui si souvent attirait tes foudres. Que tu comprennes que si on s’en sort, c’est malgré toi, et non pas grâce à toi.

Que tu appréhendes tout ça, sincèrement, et que tu te remettes en question. Pas seulement en façade, mais qu’au plus profond de toi, tu ailles chercher ce qui a pu clocher. Que tu admettes tes failles. Que tu enlèves le plâtre et la peinture que tu as mis par-dessus. Que tu cesses de croire tes mensonges et que tu fouilles tes propres peurs, ta folie, tes erreurs. Que tu remontes ton histoire. Qu’au delà d’une certaine fatalité tu prennes tes responsabilités. Que tu cesses de rejeter la faute sur ceux qui ont eu l’audace de voir clair dans ton jeu. Pour qu’on ne revive plus les vives déceptions suivant les grandes annonces restées lettres mortes. Parce que notre quota de “comme si de rien” est épuisé.

C’est seulement sur ce terreau débarrassé de tout mensonge, sur la base d’une réelle volonté de changement, sur les prémices d’un repentir sincère que pourrait pointer le bout d’un pardon, que sortirait de son hibernation notre relation tant de fois tranchée net, que se raviveraient les souvenirs de temps heureux enfouis sous tant de mauvaise foi, de déni, d’inconscience.

Et si tu ne le fais pas pour moi, si tu ne le fais pas pour elles, si même tu ne veux pas le faire pour la nouvelle génération qui ne pourra que pâtir de la situation, je suis intimement persuadée que de traiter ce passé gangréné t’apporterait sinon un quelconque salut mystique, au moins une certaine paix qui t’a tant fait défaut.