Marine

Dans sa robe marine, elle tourne, tourne, sans plus vouloir s’arrêter. Elle valse, rocke, danse tout ce qu’elle peut sans jamais se soucier de son partenaire. Qu’elle l’épuise et elle en prendra un autre, plus frais, qui saura prolonger sa transe toute la nuit.

Sa robe, droite et légèrement pincée, ne tourne pas, ne se soulève pas, n’accompagne pas son mouvement. Ce n’est pas l’artifice qui la rend belle, pas le détail qui la sublime. Elle n’en a pas besoin. Ce qu’elle dégage dans sa soif de vie est tellement puissant qu’à la fin de la soirée, bien peu sont capables de lui donner un âge ou simplement de dire si elle est belle à se damner ou un véritable laideron. Peu importe.

Increvable, elle tourne et tourne encore, jusqu’à ce qu’au petit matin sa robe droite reprenne le dessus et l’oblige à rendosser sa vie sage de jeune mère au foyer.

“À nous de vous faire préférer le train”

“Suite à un largage intempestif de grenouilles sur la voie entre Caille et Cabris, , le trafic est fluidifié et nous arriverons avec une avance de quarante minutes.”

À peine la speakerine se tait-elle que chacun pianote sur son extension de cerveau. Beaucoup préviennent leurs proches à grands coups de râlages sur cette industrie ferroviaire qui, décidément, ne respecte jamais les horaires Comment vont-ils s’organiser, maintenant, pour retrouver ceux qui déjà rechignaient à se libérer pour venir les chercher ? Si seulement c’était la première fois ! Mais non, en ce moment, on dirait qu’ils font un concours pour terminer le plus rapidement possible leurs journées. Des grenouilles ! Et puis quoi encore ? Comme si les anguilles de la dernière fois ne leur avaient pas suffi… Pendant un mois la voie avait été glissante ; un train avait même failli entrer en collision avec le précédent, passé avant le largage, tellement l’accélération avait été subite.

D’autres recherchent des informations complémentaires sur Internet. Quel type de grenouilles exactement ? Comment avait-elles été élevées ? Ont-elles eu une vie décente avant d’offrir si utilement leur mort à la société ferroviaire ? Quel était le retard initial du train qui a dû demander cette régulation expérimentale de sa vitesse ?

Les derniers, enfin, ont sorti leurs engins pour être prêts à enregistrer chaque minute de l’action qui se déroulera à partir de Caille. En réglant leurs cerveaux portables sur un envoi direct des données à leur site ou aux chaînes d’information, ils sont sûrs qu’elles leur survivront en cas d’incident majeur, qui pourrait fort bien advenir. Après tout, à part pour la météo, peut-on vraiment se fier aux grenouilles ?

Mea culpa

Dans mon rétroviseur il y a tellement peu de regrets que je peux les compter tous, et tu as le privilège non négligeable d’en faire partie. Si je devais revivre ma vie, je referais presque tout, quasiment à l’identique. Non pas que je n’apprenne pas de mes erreurs, mais elles m’ont apporté au final plus de bien que de mal. Et j’espère avoir donné moi aussi un peu plus de bonheur que de malheur.

De toutes mes ruptures, venant clore aventures, histoires de cœur ou de corps, il n’en est au final qu’une dont je regrette la forme. Six ans après, je repense encore parfois à toi. Deux mois de printemps, une histoire en toute légèreté. Innocente et naturelle, une histoire qui fait du bien, une histoire facile à vivre. Deux mois de pur plaisir. Plaisirs des corps, danses, rires, conversations nocturnes, cuisines, musiques. Et j’en oublie peut être encore. Avec les ans, la mémoire s’émousse un peu.

Alors, bien sûr, on n’avait pas parlé d’amour, nous n’en étions pas là. Et je ne nous en ai pas laissé le temps, je suis partie avant. C’est vrai que c’était voué à l’échec, c’est vrai qu’on n’avait pas d’avenir. Perdu pour perdu, il valait mieux arrêter tôt, ne pas prendre le risque de se faire encore plus de mal un peu plus tard. S’il n’y avait eu que ça, alors très certainement tu m’en aurais moins voulu. S’il n’y avait eu que ça, alors c’est sûr, je m’en voudrais moins aujourd’hui.

Au final, celle qui m’a remplacée était bien mieux pour toi. Je persiste à croire que sans mon passage éclair dans ta vie, vous vous seriez attendus bien plus longtemps. Jalousie et compassion sont de puissants moteurs, ne les sous-estimons pas. Celui qui t’a suivi m’a rendue malheureuse. Est-ce que ça te console, est-ce que ça allège ma culpabilité?

Bien sûr, à force de chercher, de tâtonner, de tenter à chaque occasion, j’ai trouvé quelqu’un avec qui partager mon quotidien de la plus agréable façon qui soit. Quelqu’un qui justifie chacune de mes erreurs me guidant jusqu’à lui. On pourrait croire alors que le reste n’a pas d’importance. Et pourtant… À toi j’aurais aimé ne pas faire de mal. Ou t’en faire moins, ou différemment, ou pour de meilleures raisons.

J’aurais aimé te donner des explications satisfaisantes. Pas nécessairement bonnes (en existe-t-il vraiment?) mais sincères, plausibles, justes. Pour cela, il aurait fallu que moi-même je comprenne. Que consciemment je réalise que de me savoir avec toi avait blessé mon ex. Que je n’assumais pas la peine supplémentaire que je lui infligeais. Que tu as été sacrifié pour un manque flagrant de maturité. Je l’ai compris bien plus tard alors que ça te crevait les yeux. Tout ce que j’ai pu te dire sonnait faux à tes oreilles. Je t’en voulais de ne pas me croire. En quelques jours, sans que tu y sois pour grand chose, j’ai gâché deux mois d’insouciance. J’avais réussi à force de patience à faire tomber tes défenses pour finalement te piétiner. Sans même m’en rendre compte.

Avec le temps, je pense que tu m’as rangée à ma place, celle d’une passade un peu trop jeune, une douce inconsciente qui croque la vie pour mieux l’apprendre. Que comme moi, tu ne regrettes pas d’en avoir profité, parce qu’à ce moment-là, crois-moi, j’étais sincère. Et j’espère que tu as relativisé la fin, que ta propre maturité a pu combler les brèches que j’ai ouvertes.

Tu ne liras probablement jamais ces mots, je suis sortie de ta vie il y a longtemps et c’est tant mieux pour toi. Rien ne m’autorise à m’y inviter six ans plus tard, fut-ce pour t’expliquer, fut-ce pour te demander pardon. Ton nom passe-partout t’assure le plus strict anonymat. Quand bien même je le voudrais, je ne pourrais pas te retrouver. Mais il n’empêche qu’aujourd’hui comme quelques fois lors de ces ans passés, me vient l’envie de te voir. Parler à nouveau avec toi. Danser avec toi. Certainement ce ne serait plus pareil, mais tu étais bon danseur, à l’époque. M’assurer que tu vas bien, que ta vie te convient.

J’ai perdu ce droit par bêtise et égoïsme il y a bien longtemps. J’ai perdu l’ami qui aurait pu se cacher derrière l’amant et je ne peux que m’en blâmer. Je sais juste, au fond de moi, que tu étais quelqu’un de vraiment bien et mon regret sera d’être passée à côté à force de n’en faire qu’à ma tête.

Ainsi bat la vie

L’enfance, les études, les rencontres, le boulot, la rencontre, le mariage, les enfants, l’éducation, la retraite, les voyages, le placard et la mort. Ainsi va la vie.

Un chien aimant, une oreille attentive et sincère, les soirées insensées, le souci du détail, les jambes dévoilées, des éclats de rire, les gâteaux au chocolat qui se succèdent, le bénévolat, les couchers de soleil, le rami d’après midi et la mort.  Ainsi rit la vie.

Les familles décousues, le système rouleau-compresseur, les coups en traître des amis de passage, le chômage, la solitude, la déviance, la misère, l’hôpital et la mort. Ainsi bat la vie.

On achève bien les chauves

La machine accomplit son œuvre, relativement silencieusement au regard de la désolation qu’elle sème. Les jeunes troncs se battent de toute leur sève pour échapper à la pince qui viendra les cueillir tel un enfant des marguerites. Mais le bois ne peut pas grand chose contre les dents de métal qui déjà le coupent de ses racines. Tout juste peut-il espérer que sa lignine tienne le coup. En vain, évidemment. Des arbres à peine cinquantenaires sont trimbalés par la machine comme je jetterais négligemment quelques fétus de paille. Bientôt, la terre sera creusée, bientôt de leurs racines il ne restera rien.

Tandis que j’assiste, impuissant, à ce combat perdu d’avance, un pourquoi indigné creuse et fore mon esprit, s’accroche au fil de mes pensées. Alors maintenant, c’est comme ça, je vais devoir m’habituer à ce qu’on coupe de jeunes arbres encore touffus, au simple prétexte qu’ils dérangent là où on les a plantés trente ans plus tôt. Après tout, on achève bien les malades, les dégarnis, contagieux ou croulants. Chauve ou encore vert, quelle différence pour un être incapable de se protéger, d’argumenter, de résister au nom de tous ceux qu’il abrite ?